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Accueil > Références de formation > La comparaison génétique > Principes et conditions de possibilité de la comparaison

Principes et conditions de possibilité de la comparaison [COMPARAISON 3]

Si l'examen comparé de deux ou plusieurs langues permet de résoudre des questions portant sur leur passé et leur origine, c'est parce qu'une langue est un fait social d'une nature assez singulière pour permettre une telle investigation.

En premier lieu, il importe de souligner qu'un signe linguistique quelconque n'a de valeur qu'en vertu d'une tradition en acte dans un groupe social donné, dans une communauté particulière. Si les groupes phoniques transcrits graphiquement par Hund, cane, perro, sobaka, et kalb désignent, pour les locuteurs respectivement de langue allemande, italienne, espagnole, russe, arabe, etc. l'animal que les français nomment chien, ce n'est évidemment pas parce que chacune de ces émissions vocales aurait, en elle-même, de par sa nature phonique, un rapport quelconque avec le concept de "chien", mais uniquement en vertu du fait que tel est l'usage de tous ceux qui appartiennent à chacun des groupes concernés, usage auquel se conformeront les enfants qui apprendront d'eux la langue qui y est parlée et qui sera ainsi perpétuée par transmission orale continue.

Arbitraire et contingence du signe linguistique

La connexion, le lien entre son et sens est, en principe, parfaitement arbitraire, dans la mesure où, pour toute langue, n'importe quelle signification pourra être représentée par n'importe quelle combinaison de sons, et, corollairement, les milliers de formes signifiantes disponibles en chaque idiome sont globalement indépendantes les unes des autres: appeler chien tel quadrupède n'implique en rien la nécessité de désigner tel autre par chat. Ce premier point est fondamental, car si le lien était naturel et nécessaire, si le signe, de par sa valeur sonore, était apte à évoquer d'une manière ou d'une autre une notion, un concept, aucune comparaison ne serait possible, ou plutôt elle s'exercerait d'une autre manière, nous éclairant par exemple sur le fonctionnement de l'esprit humain en général, puisque de tels phénomènes passeraient pour la traduction immédiate de son unité.

Ainsi, il est possible que diverses religions éparses dans le monde entier conçoivent le ciel comme "paternel" et la terre comme "maternelle", dans la mesure où la fertilisation des fruits et des plantes qu'apporte la pluie est analogue à une semence reçue par un réceptacle fécond. Mais, parce qu'elle peut résulter d'une vision de la nature universelle, une telle conception ne saurait déboucher sur une conclusion historique qui y verrait un héritage commun . De même, la thématique d'une boisson d'immortalité , si elle se restreint à ce seul motif, est parfaitement insuffisante pour trancher d'une origine commune des cultures où on la rencontre, mais, prise dans un ensemble de motifs concomitants (une cuve gigantesque, une fausse fiancée, une lutte entre dieux et êtres démoniaques, etc.) cette série pourra être déclarée non fortuite, même si on la trouve dans des aires géographiques très éloignées et constituer alors un argument fort en faveur de l'héritage d'une telle conception religieuse.

La langue s'écarte ainsi fondamentalement des autres artefacts sociaux en ce que des formes culturelles comme la religion, les institutions, les coutumes, etc. sont toujours susceptibles de recevoir une justification naturaliste, tandis que les traits linguistiques relevant du même type d'explication rationnelle sont en très petit nombre. Il peut alors s'agir de certaines catégories, comme l'existence d'une distinction de genre qui s'enracine évidemment dans la division sexuelle, mais s'applique aussi à des objets dont le genre grammatical n'obéit plus à aucune motivation. Ou encore de la structuration du lexique, comme l'illustrent le recours à des noms de parties du corps pour désigner des mesures, le comput digital etc.

L'expression de certains concepts au moyen de formes stylisées d'impressions acoustiques est également un phénomène général en toute langue, susceptible de déboucher sur des convergences. On songe ici non seulement aux onomatopées et aux divers mots désignant des phénomènes sonores , mais aussi aux mots qui, non-onomatopéiques, présentent, dans la plupart des langues du monde, une analogie dans la relation son / sens: ainsi mama, "mère" et papa (ou tata, dada), "père", ou encore, quoique moins nette, au recours fréquent à la voyelle d'avant [i] pour "ici", "ceci", et aux voyelles d'arrière [a], [u] pour "là", "cela".

De tels exemples d'iconicité phonétique restent marginaux et, pour l'essentiel, étant arbitraire, la relation qui s'établit dans les signes linguistiques entre le plan de l'expression et le plan du contenu est une relation d'ordre factuel, particulier. Elle n'a d'existence que dans l'histoire de chacun des groupes humains que réunit l'usage d'une langue donnée. L'ensemble des rapports entre forme et signification qui caractérise en propre une langue apparaît, se maintient et s'efface à l'intérieur des limites de communautés précises, dans la mesure où une langue n'existe qu'en fonction d'une convention sociale. D'où cette conséquence : les faits de langue sont toujours par essence des faits singuliers; et, envisagés du point de vue de l'histoire de l'humanité, ils ne viennent à l'existence qu'une seule fois et ils ne sauraient renaître après leur disparition.

Il s'ensuit de cette double caractéristique de l'arbitraire et de la contingence des formes linguistiques que les ressemblances qu'elles manifestent d'une langue à une autre ne peuvent trouver d'autre explication qu'historique.

Pour en savoir plus

Des livres

MEILLET, A., La Méthode comparative en Linguistique historique, Oslo, 1925 [reprint : Paris, 1970].

MEILLET, A., Introduction à l'étude comparative des langues indo-européennes, Paris, 1937 [reprint : Alabama, 1964]. p. 13-50.

MEILLET, A., Linguistique historique et Linguistique générale, Paris, 1938.

MEILLET, A., "Sur la Méthode de la grammaire comparée", in :A. MEILLET (1938), p. 19-43.

MEILLET, A., "Le problème de la parenté des langues", in :A. MEILLET (1938), p. 76-109.

MANESSY-GUITTON, J., "La Parenté généalogique", in :A. MARTINET (éd.), Le Langage, Paris, 1968. p. 814-864.

HOCK, H.H., Principles of Historical Linguistics, Berlin/New York/ Amsterdam, 1986. p. 34-51.

BYNON, T., Historical Linguistics, Cambridge, 1977. p. 17-75.

LEHMANN, W.P., Historical Linguistics : an Introduction, Londres, 1992. p. 1-22.

ANTTILA, R., An Introduction to Historical and Comparative Linguistics, New York, 1972.

THIEME, P., "The Comparative Method for Reconstruction in Linguistics", in :D. HYMES (éd.), Language in Culture and Society. A Reader in Linguistics and Anthropology, New York, 1964, p. 585-598.

GREENBERG,J.H., "Genetic Relationship among Languages", in :J.H. GREENBERG Essays in Linguistics, Chicago, 1957, p. 35-45.

RUHLEN, M., A Guide to the World's languages, vol. 1, Classification, Stanford, 1987, p. 1-23.

Des sites

Sur l'arbitraire et la motivation
"Motivation, Conventionalization, and Arbitrariness in the Origin of Language" par Robbins Burling
www-personal.umich.edu/~rburling/SantaFe.html

Sur la reconstruction des conceptions religieuses des Indo-européens par G. Dumézil

Sur le nom de la mère

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