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Un peu d'histoire [COMPARAISON 2]
Aux alentours de la seconde
moitié du dix-huitième
siècle, il s'est produit en Europe occidentale une révolution mentale,
un changement de paradigme comme on dirait aujourd'hui, dont on commence
tout juste à mesurer l'exacte portée.
Jusqu'alors les langues étaient essentiellement abordées
soit dans une perspective normative et pédagogique, guidée par un purisme
souvent dépendant d'une idéologie de la Nation, soit universaliste
et philosophique, qui les traitait comme autant de reflets du fonctionnement
immuable de la pensée. En simplifiant à l'extrême, étudier les langues
revenait à pencher soit vers Vaugelas, soit vers la Logique de Port-Royal.
Mais, pour des raisons qui tiennent au développement des conquêtes
coloniales, ainsi qu'au souci d'apporter aux peuples rencontrés les
secours de la religion, un grand nombre de langues furent, après l'ère
des Grandes Découvertes, l'objet de descriptions plus ou moins achevées.
Des grammaires furent écrites, des lexiques rassemblés, des textes
traduits, à l'initiative presque toujours des missionnaires qui, catholiques,
souhaitaient confesser, et, protestants, fournir aux indigènes un accès
direct à la parole divine.
Longtemps ces données, quand elles parvenaient en Europe, restèrent d'une étrangeté irréductible,
faisant seulement figure de curiosité: elles subissaient un sort analogue à celui
que les objets de provenance ethnologique connurent jusqu'au milieu du
dix-neuvième siècle, qui voisinaient dans des cabinets de curiosités
avec divers monstres ou des merveilles de la nature. Il n'y avait, à la
lettre, pas de place pour ces langues, dans la mesure où la profondeur
temporelle allouée à l'espèce humaine en fonction d'une création du monde
de fraîche date (-4004 av. JC
selon
certains calculs)
Note
C'est le cas de James Ussher (1581-1656), archevêque d’Armagh, en Irlande,
qui, en 1650, dans sa Chronologie sacrée, affirmait que la Création eut lieu,
le 23 octobre de cette année, à 9 heures du soir!
et l'obligation de postuler, d'après la Bible,
une monogenèse, avec l'hébreu comme langue-mère, s'appliquaient déjà fort
mal aux langues d'Europe, sinon au prix d'étymologies forcées.
Pourtant, l'accumulation croissante des descriptions linguistiques en
provenance du monde entier rendait d'une part intenable, vu leur diversité,
de traiter toutes ces langues "exotiques" comme ayant une identité originelle,
et, d'autre part, indispensable d'introduire un ordre dans cette profusion
chaotique. Certes on pouvait toujours se contenter d'une simple énumération,
et répartir les langues selon des critères géographiques, en les illustrant
de la traduction du
Notre Père, car cette approche fut encore,
au seuil du dix-neuvième siècle, celle d'un recueil de près de 500 langues,
paru en Allemagne et intitulé
Mithridate.
Note
Du nom du célèbre roi du Pont, Mithridate VI Eupator (132-63 av.
J.-C.) dont le royaume incluait de nombreuses communautés linguistiques
et qui pouvait, dit-on, s'adresser à chacun de ses sujets et rendre
la justice en vingt-deux langues.
Mais, par ailleurs, ceux qui
s'intéressaient aux langues
subissaient la forte pression qu'exerçait le modèle théorique illustré par
les sciences naturelles. Dans ce domaine, zoologues et botanistes,
en particulier le suédois Carl Linné - sans doute le savant le plus
célébré du siècle après Newton - avaient réussi à produire une classification
exhaustive des plantes et des animaux selon une procédure rationnelle
usant de critères simples. C'est d'abord ce modèle scientifique que
les professionnels des langues cherchèrent, plus ou moins consciemment, à rejoindre.
Tant par les circonstances de son apparition que par les questions
qu'elle se propose de résoudre, la comparaison linguistique a toujours
relevé de la pensée classificatoire, a été une entreprise d'essence
taxinomique, son horizon de recherche étant initialement de répartir
selon des principes de classement opératoires les centaines de langues
alors accessibles.
Or, parallèlement, sous l'impulsion notamment de Leibniz,
dont on oublie toujours qu'il fut, de profession, historien, on a commencé à traiter
les langues les plus diverses comme des outils de la connaissance historique.
Au cours du dix-huitième siècle l'idée s'impose peu à peu que les problèmes
posés par l'origine et les migrations des peuples connus depuis l'Antiquité peuvent,
en l'absence de renseignements comme ceux que César a donnés sur les
Gaulois ou Tacite sur les Germains, être partiellement résolus par
l'observation de leurs noms propres, une fois confrontés à des témoignages
linguistiques modernes. Dans le cas de peuples plus récemment découverts
et sur lesquels des matériaux deviennent disponibles, Leibniz pensait
qu'en comparant des listes de mots désignant des notions élémentaires,
des actions simples, il était possible de repérer entre deux ou plusieurs
langues des analogies prouvant, de la part des peuples qui les parlent,
une origine commune.
Selon cette perspective, plus
immédiatement décisive
que la précédente, la comparaison des langues s'est donc développée,
en particulier dans les milieux universitaires allemands, à Göttingen
ou à Halle, comme une science auxiliaire de l'histoire. Et sa fonction
classificatoire n'est presque qu'un effet secondaire, l'une des retombées
annexes des succès remportés, des méthodes élaborées pour répondre à des
questions qui touchaient d'abord à l'histoire des langues. La méthode
comparative est ainsi le produit d'une interrogation sur le passé,
sur les rapports entretenus par les langues du point de vue de leur
origine, ayant progressivement débouché sur une construction théorique
assez solide pour que soit du même coup satisfaite une visée taxinomique.
La possibilité ainsi offerte de résoudre des questions
touchant à l'histoire des peuples par une méthode rigoureuse explique
que cette direction de travail ait rapidement acquis un statut social éminent,
au premier chef en Allemagne, puis en Grande-Bretagne, et finalement
en France, au long du dix-neuvième siècle. La constitution de la linguistique
comparée en une discipline institutionnelle dans le champ universitaire,
la mobilisation de crédits, la création de nombreuses chaires n'ont été possibles
que parce que le corps social tout entier se trouvait impliqué dans
les questions soulevées avec l'espoir de trouver des réponses à une
quête désespérée de l'origine. Alors même que la Nation allemande était
encore purement idéale, attendant encore son unité politique, elle
pouvait être au moins fondée, du point de vue de la langue, dans un
passé mythique, dans une figure glorieuse de ses origines. Fut ainsi
défini autour de la comparaison, et pour un siècle environ, un programme
de recherches cohérent qui a fonctionné comme un paradigme remarquablement
opératoire et productif quant à ses découvertes. Limité aussi dans
son projet, car, jusqu'à la première guerre mondiale, la science de
la langue s'est à peu près bornée à faire l'histoire des langues au
moyen de leur comparaison.
Dès les tous débuts du travail comparatif, un certain
nombre de principes ont été posés, implicitement ou non, qui rendaient
valide l'entreprise. Moyennant quelques aménagements, ils continuent
jusqu'à aujourd'hui à fonder les recherches.
Pour en savoir plus
Des livres
AUROUX, S. (éd.), Histoire
des idées linguistiques,
t. 2 : Le développement de la grammaire occidentale, Liège, 1992.
ROBINS, R.H., A short history
of Linguistics, Londres, 1987.
MALMBERG, B., Histoire
de la Linguistique de Sumer à Saussure,
Paris, 1991.
ECO, U., La recherche de
la langue parfaite dans la culture européenne, Paris, 1994.
Des sites
Sur l'histoire de la linguistique