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Un peu d'histoire [COMPARAISON 2]

Aux alentours de la seconde moitié du dix-huitième siècle, il s'est produit en Europe occidentale une révolution mentale, un changement de paradigme comme on dirait aujourd'hui, dont on commence tout juste à mesurer l'exacte portée.

Jusqu'alors les langues étaient essentiellement abordées soit dans une perspective normative et pédagogique, guidée par un purisme souvent dépendant d'une idéologie de la Nation, soit universaliste et philosophique, qui les traitait comme autant de reflets du fonctionnement immuable de la pensée. En simplifiant à l'extrême, étudier les langues revenait à pencher soit vers Vaugelas, soit vers la Logique de Port-Royal. Mais, pour des raisons qui tiennent au développement des conquêtes coloniales, ainsi qu'au souci d'apporter aux peuples rencontrés les secours de la religion, un grand nombre de langues furent, après l'ère des Grandes Découvertes, l'objet de descriptions plus ou moins achevées. Des grammaires furent écrites, des lexiques rassemblés, des textes traduits, à l'initiative presque toujours des missionnaires qui, catholiques, souhaitaient confesser, et, protestants, fournir aux indigènes un accès direct à la parole divine.

Longtemps ces données, quand elles parvenaient en Europe, restèrent d'une étrangeté irréductible, faisant seulement figure de curiosité: elles subissaient un sort analogue à celui que les objets de provenance ethnologique connurent jusqu'au milieu du dix-neuvième siècle, qui voisinaient dans des cabinets de curiosités avec divers monstres ou des merveilles de la nature. Il n'y avait, à la lettre, pas de place pour ces langues, dans la mesure où la profondeur temporelle allouée à l'espèce humaine en fonction d'une création du monde de fraîche date (-4004 av. JC selon certains calculs) et l'obligation de postuler, d'après la Bible, une monogenèse, avec l'hébreu comme langue-mère, s'appliquaient déjà fort mal aux langues d'Europe, sinon au prix d'étymologies forcées. Pourtant, l'accumulation croissante des descriptions linguistiques en provenance du monde entier rendait d'une part intenable, vu leur diversité, de traiter toutes ces langues "exotiques" comme ayant une identité originelle, et, d'autre part, indispensable d'introduire un ordre dans cette profusion chaotique. Certes on pouvait toujours se contenter d'une simple énumération, et répartir les langues selon des critères géographiques, en les illustrant de la traduction du Notre Père, car cette approche fut encore, au seuil du dix-neuvième siècle, celle d'un recueil de près de 500 langues, paru en Allemagne et intitulé Mithridate.

Mais, par ailleurs, ceux qui s'intéressaient aux langues subissaient la forte pression qu'exerçait le modèle théorique illustré par les sciences naturelles. Dans ce domaine, zoologues et botanistes, en particulier le suédois Carl Linné - sans doute le savant le plus célébré du siècle après Newton - avaient réussi à produire une classification exhaustive des plantes et des animaux selon une procédure rationnelle usant de critères simples. C'est d'abord ce modèle scientifique que les professionnels des langues cherchèrent, plus ou moins consciemment, à rejoindre. Tant par les circonstances de son apparition que par les questions qu'elle se propose de résoudre, la comparaison linguistique a toujours relevé de la pensée classificatoire, a été une entreprise d'essence taxinomique, son horizon de recherche étant initialement de répartir selon des principes de classement opératoires les centaines de langues alors accessibles.

Or, parallèlement, sous l'impulsion notamment de Leibniz, dont on oublie toujours qu'il fut, de profession, historien, on a commencé à traiter les langues les plus diverses comme des outils de la connaissance historique. Au cours du dix-huitième siècle l'idée s'impose peu à peu que les problèmes posés par l'origine et les migrations des peuples connus depuis l'Antiquité peuvent, en l'absence de renseignements comme ceux que César a donnés sur les Gaulois ou Tacite sur les Germains, être partiellement résolus par l'observation de leurs noms propres, une fois confrontés à des témoignages linguistiques modernes. Dans le cas de peuples plus récemment découverts et sur lesquels des matériaux deviennent disponibles, Leibniz pensait qu'en comparant des listes de mots désignant des notions élémentaires, des actions simples, il était possible de repérer entre deux ou plusieurs langues des analogies prouvant, de la part des peuples qui les parlent, une origine commune.

Selon cette perspective, plus immédiatement décisive que la précédente, la comparaison des langues s'est donc développée, en particulier dans les milieux universitaires allemands, à Göttingen ou à Halle, comme une science auxiliaire de l'histoire. Et sa fonction classificatoire n'est presque qu'un effet secondaire, l'une des retombées annexes des succès remportés, des méthodes élaborées pour répondre à des questions qui touchaient d'abord à l'histoire des langues. La méthode comparative est ainsi le produit d'une interrogation sur le passé, sur les rapports entretenus par les langues du point de vue de leur origine, ayant progressivement débouché sur une construction théorique assez solide pour que soit du même coup satisfaite une visée taxinomique.

La possibilité ainsi offerte de résoudre des questions touchant à l'histoire des peuples par une méthode rigoureuse explique que cette direction de travail ait rapidement acquis un statut social éminent, au premier chef en Allemagne, puis en Grande-Bretagne, et finalement en France, au long du dix-neuvième siècle. La constitution de la linguistique comparée en une discipline institutionnelle dans le champ universitaire, la mobilisation de crédits, la création de nombreuses chaires n'ont été possibles que parce que le corps social tout entier se trouvait impliqué dans les questions soulevées avec l'espoir de trouver des réponses à une quête désespérée de l'origine. Alors même que la Nation allemande était encore purement idéale, attendant encore son unité politique, elle pouvait être au moins fondée, du point de vue de la langue, dans un passé mythique, dans une figure glorieuse de ses origines. Fut ainsi défini autour de la comparaison, et pour un siècle environ, un programme de recherches cohérent qui a fonctionné comme un paradigme remarquablement opératoire et productif quant à ses découvertes. Limité aussi dans son projet, car, jusqu'à la première guerre mondiale, la science de la langue s'est à peu près bornée à faire l'histoire des langues au moyen de leur comparaison.

Dès les tous débuts du travail comparatif, un certain nombre de principes ont été posés, implicitement ou non, qui rendaient valide l'entreprise. Moyennant quelques aménagements, ils continuent jusqu'à aujourd'hui à fonder les recherches.

Pour en savoir plus

Des livres

AUROUX, S. (éd.), Histoire des idées linguistiques, t. 2 : Le développement de la grammaire occidentale, Liège, 1992.

ROBINS, R.H., A short history of Linguistics, Londres, 1987.

MALMBERG, B., Histoire de la Linguistique de Sumer à Saussure, Paris, 1991.

ECO, U., La recherche de la langue parfaite dans la culture européenne, Paris, 1994.

Des sites

Sur l'histoire de la linguistique

  • "History of linguistics", un panorama plus complet tiré de l'excellente Encyclopaedia Britannica
    voir la copie cachée proposée par Google de la page
    www.uni-koeln.de/~ami14/history.htm
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