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Accueil > Références de formation > La comparaison génétique > L'approche structurale : les laryngales

L'approche structurale : les laryngales [COMPARAISON 16]

La démarche comparative est ainsi toujours le produit d'une interaction entre, d'une part, une pratique fondée sur l'existence de correspondances d'où sont tirées des reconstructions visant au réalisme, car la langue commune que l'on s'efforce de restituer doit répondre aux caractéristiques reconnues aux langues naturelles, et d'autre part une reconstruction interne guidée par des exigences d'ordre théorique. On peut illustrer ce va-et-vient constant par l'histoire de l'émergence des laryngales en indo-européen.

Traditionnellement, étaient reconnues tout au long du XIXème siècle, sur la base de plusieurs correspondances phonétiques, un certain nombre de sons de l'indo-européen commun.

Indo-ir.
Slave
Grec
Latin
Germanique
1: 
a
o
a
a
a
2:
a
e
e
e
e
3:
a
o
o
o
a
4:
i
o
a/e/o
a
a

Au lieu d'adopter une simple notation chiffrée ne fournissant aucune indication sur la nature probable des sons postulés avoir ces différents reflets dans les langues observées, on peut, dans le symbole choisi pour figurer le son reconstruit, tenir compte des probabilités. Pour 1, on optera pour *a, puisque de cette manière nous n'avons à envisager un changement que pour le slave; pour 2, ce sera *e, le changement ne se produisant qu'en indo-iranien, et au lieu de 3, ce sera *o, ce qui n'implique de changement que pour l'indo-iranien et le germanique.

Notre reconstruction obéit donc à la loi d'économie, et, en outre, nous tirons argument du fait que notre *e produit sur certains sons précédents (comme *kw et *gw) des effets dits de "palatalisation" qui sont analogues à ceux produits par le *i; de même, notre *o a des conséquences analogues à celles du *u: nous sommes donc légitimés à reconstruire pour 2 une voyelle palatale et pour 3 une non palatale. De plus, un *i et un *u ayant déjà été reconnus dans le système vocalique reconstruit, nous pencherons respectivement pour le choix d'un *e et d'un *o, au lieu de *i et *u pour ces séries. Mais la dernière série (4) exige de reconstruire un son qui n'est conservé nulle part, puisque aucune langue ne laisse apparaître dans cette correspondance un son qui ne soit déjà présent dans une autre série. Le symbole schwa - terme emprunté à la grammaire hébraïque et désignant la voyelle d'appui entre deux consonnes - a été choisi pour indiquer une voyelle qui, comme i et u, ne peut porter l'accent de hauteur et peut apparaître comme second élément de diphtongue. Pour définir plus précisément sa "couleur" il convient de tenir compte du grec qui, en offrant trois correspondances différentes a / e / o pour *schwa, a préservé une distinction originelle.

Mais plus intéressant est le fait qu'une approche de type structural est nécessaire pour cerner de plus près ce son dont la nature dépend tout entière de sa position exacte dans le système phonétique de l'indo-européen. Depuis longtemps avait été reconnue l'existence d'une alternance vocalique à fonction morphologique. En grec par exemple, pour des racines à voyelle brève, legô, "je dis", et logos, "mot" sont des exemples de degré e et de degré o (cf. le latin tego, "je couvre" / toga, "toge"). Aux côtés de ces deux degrés existait aussi un degré zéro dans lequel la voyelle disparaît complètement; ainsi la racine grecque pet-, "voler" se trouve sous la forme pt-esthai (infinitif aoriste) ou pt-eron, "plume", et la racine "laisser" offre les trois degrés leip- / loip- / lip.

La structure des racines indo-européennes reconstruites se présente, pour l'essentiel, sous la forme CVC, consonne-voyelle-consonne: ex. *pet- (cf. en sanscrit la 3ème personne du singulier du présent de l'indicatif actif pat-ati.), ou CVSC, consonne-voyelle-sonante-consonne : ex. *leip-. La forme de base de la voyelle dans les deux types est e. Dans des conditions morphologiques précises, ces racines peuvent apparaître au degré zéro, c'est-à-dire sans voyelle e, soit CC (*pt- ( 3ème pers. du singulier de l'injonctif en sanscrit, pa-pt-at.) et CSC (*lip-). On voit que, dans ce dernier cas, la sonante qui était second élément de diphtongue au degré plein (*leip-) prend alors sa forme vocalique entre deux consonnes (*lip-). Or, dans des racines montrant au degré plein des diphtongues dont le second élément est m, n, r, l, il en est de même: au degré zéro, la sonante prend également sa forme syllabique (m, n, r, l) avec des traitements différents selon les langues. Le phénomène s'éclaire aisément avec quelques données sanscrites :

√ i-e. 
Normal
Zéro
Zéro (entre cons.)
*mei- "fixer": 
mi-may-a 
mi-my-e
mi-ta
*deik- "pointer":
di-des'-a(1)
di-dis'-e
dis.-ta
*bher- "porter:
ba-bhar-a
babhr-e
bhr.-ta
*gwem- "aller":
ja-gam-a
ja-gm-e
ga-ta(2)

(1) Avec *ei > e.
(2) Avec *m. > a.

Mais, à ce patron général, un certain nombre de racines bien attestées semblent faire exception: d'une part elles n'ont qu'une consonne, de l'autre, la voyelle de la racine est longue dans des emplois qui sont ceux du degré normal et de forme ê, â, ô. En revanche, dans des contextes morphologiques qui seraient, pour d'autres racines, de degré zéro, on voit apparaître la voyelle brève qui a été reconstruite sous forme de *schwa . On peut illustrer cette alternance avec des exemples sanscrits et grecs :

Normal / zéro i-e.
Scr. et Gr.(1) 
Scr. et Gr. (2)
*dhê/dh@ "placer": 
da-dhâ-mi; ti-thê-mi
hi-ta; the-to
*stâ/st@ "être debout":
ti-s.thâ-mi; hi-stâ-mi
sthi-ta; sta-to
*dô/d@ "donner":
da-dâ-mi; di-dô-mi
di-ta; do-to

(1) A la première personne du singulier du présent de l'indicatif actif.
(2) Au participe passif.

En 1879, le linguiste genevois F. de Saussure fit la suggestion suivante. Selon lui, cette classe de racines offrant une alternance entre voyelle longue et schwa présentait en fait une cohérence structurelle avec le type canonique présenté plus haut, les changements phonétiques ayant ensuite obscurci l'identité originelle. Il proposa en conséquence de réécrire les alternances *â/@, *ô/@, *ê/@, en se conformant au patron précédent. Puisqu'il suffit dans ce cas, pour obtenir le degré normal, d'ajouter la voyelle *e au degré zéro (ex: lip-/leip-), avec des alternances du type: e / Ø; ei / i; eu / u; er / r; el / l; em / m; en / n, alors, si on suit ce schéma, pour les alternances jusque-là posées sous la forme *â/@, *ô/@, *ê/@, il faut substituer *e@/@. La forme originelle de l'alternance était *e@/@ et ce @ a disparu au degré plein entraînant un allongement compensatoire de la voyelle précédente, d'où *e@ > ê. Mais comme une seule diphtongue originelle ne peut avoir eu trois traitements distincts, Saussure postula plus d'un @ pour rendre compte de la différence de qualité des voyelles longues, et, baptisant ces trois segments reconstruits "coefficients sonantiques", préconisa d'opérer avec *e@1 > ê, *e@2 > â, et *e@3 > ô, chacun ayant une propriété différente: @1 allonge un e précédent sans affecter sa qualité; @2 l'allonge et l'altère en a; @3 l'allonge de même mais l'altère en o .

La consécration définitive de cette analyse structurale fut obtenue en 1927 lorsque la langue hittite déjà déchiffrée par Hrozny fut examinée de près par le linguiste polonais Jerzy Kurylowicz. Il découvrit que certains morphèmes hittites clairement analogues à ceux d'autres langues indo-européennes présentaient un phonème (transcrit par hh) là où l'hypothèse de Saussure faisait attendre un coefficient sonantique, comme dans le hittite lahh-u comparé au grec lâ-os, "peuple". La preuve acquise en hittite donna du poids à l'hypothèse formulée auparavant selon laquelle les schwas étaient en fait des sons produits au niveau du larynx ou du pharynx, d'où le nom de théorie des laryngales donné à cette analyse et l'adoption d'une notation rendant compte de cette prononciation laryngale: au lieu de *@1, *@2, *@3, *He, *Ha, *Ho, ou encore, plus couramment, *H1, *H2, *H3. Cette conclusion est évidemment exceptionnelle en ce qu'une reconstruction uniquement fondée sur des considérations théoriques et sur une analyse interne a fini par trouver une confirmation dans des données factuelles ultérieurement découvertes. On pense évidemment aux anticipations de Leverrier quant à la position de la planète Neptune sur la base de purs calculs, finalement repérée par les observations.

Sur la base des principes exposés plus haut et progressivement constitués en une méthode aux procédures éprouvées, tout au long du dix-neuvième siècle, des résultats considérables ont été obtenus. Ils constituent, surtout pour ce qui touche à la famille de langues indo-européenne, une des plus belles découvertes de l'esprit humain, car ils autorisent, quant à l'origine de ces langues, des conclusions qu'aucune investigation d'ordre archéologique n'aurait pu susciter.

On peut tenter de donner une idée des regroupements que la méthode comparative a permis d'effectuer entre les langues du point de vue de leur affiliation génétique. Dans ce qu'on sait aujourd'hui, ou plutôt dans les hypothèses que l'on peut faire sur ces diverses familles, la part de la méthodologie qui revient à la comparaison généalogique est prépondérante, mais bien des acquis dépendent aussi de la reconstruction interne, ou encore d'inférences tirées de la typologie . C'est le cas même pour l'indo-européen, mais plus encore à mesure qu'on s'éloigne de ce noyau dur de quasi certitudes et qu'on aborde d'autres ensembles linguistiques où un matériel moins abondant, voire d'une nature différente, impose de recourir à d'autres techniques. Passer en revue quelques-uns des regroupements auxquels est présentement parvenue la classification des langues nous fournira aussi l'occasion d'examiner, chemin faisant, d'autres techniques de comparaison que celles élaborées pour le domaine indo-européen.

Pour en savoir plus

Des sites

Sur les laryngales

Sur Saussure, linguiste

www.snl.ch/dhs/externe/protect/textes/F16165.html

"Structuralism and Saussure"
www.colorado.edu/English/ENGL2012Klages/saussure.html

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