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L'approche structurale : les laryngales
[COMPARAISON
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La démarche comparative est ainsi toujours le produit
d'une interaction entre, d'une part, une pratique fondée sur l'existence
de correspondances d'où sont tirées des reconstructions visant au réalisme,
car la langue commune que l'on s'efforce de restituer doit répondre aux
caractéristiques reconnues aux langues naturelles, et d'autre part une
reconstruction interne guidée par des exigences d'ordre théorique. On
peut illustrer ce va-et-vient constant par l'histoire de l'émergence
des laryngales en indo-européen.
Traditionnellement, étaient reconnues tout au long du
XIXème siècle, sur la base de plusieurs correspondances phonétiques,
un certain nombre de sons de l'indo-européen commun.
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Indo-ir. |
Slave |
Grec |
Latin |
Germanique |
1: |
a |
o |
a |
a |
a |
2: |
a |
e |
e |
e |
e |
3: |
a |
o |
o |
o |
a |
4: |
i |
o |
a/e/o |
a |
a |
Au lieu d'adopter une simple
notation chiffrée ne fournissant
aucune indication sur la nature probable des sons postulés avoir ces
différents reflets dans les langues observées, on peut, dans le symbole
choisi pour figurer le son reconstruit, tenir compte des probabilités.
Pour 1, on optera pour *a, puisque de cette manière nous n'avons à envisager
un changement que pour le slave; pour 2, ce sera *e, le changement ne
se produisant qu'en indo-iranien, et au lieu de 3, ce sera *o, ce qui
n'implique de changement que pour l'indo-iranien et le germanique.
Notre reconstruction obéit donc à la loi d'économie,
et, en outre, nous tirons argument du fait que notre *e produit sur certains
sons précédents (comme *kw et *gw) des effets dits de "palatalisation" qui
sont analogues à ceux produits par le *i; de même, notre *o a des conséquences
analogues à celles du *u: nous sommes donc légitimés à reconstruire pour
2 une voyelle palatale et pour 3 une non palatale. De plus, un *i et
un *u ayant déjà été reconnus dans le système vocalique reconstruit,
nous pencherons respectivement pour le choix d'un *e et d'un *o, au lieu
de *i et *u pour ces séries. Mais la dernière série (4) exige de reconstruire
un son qui n'est conservé nulle part, puisque aucune langue ne laisse
apparaître dans cette correspondance un son qui ne soit déjà présent
dans une autre série. Le symbole schwa - terme emprunté à la grammaire
hébraïque et désignant la voyelle d'appui entre deux consonnes - a été choisi
pour indiquer une voyelle qui, comme i et u, ne peut porter l'accent
de hauteur et peut apparaître comme second élément de diphtongue. Pour
définir plus précisément sa "couleur" il convient de tenir
compte du grec qui, en offrant trois correspondances différentes a /
e / o pour *schwa, a préservé une distinction originelle.
Mais plus intéressant est le fait qu'une approche de
type structural est nécessaire pour cerner de plus près ce son dont la
nature dépend tout entière de sa position exacte dans le système phonétique
de l'indo-européen. Depuis longtemps avait été reconnue l'existence d'une
alternance vocalique à fonction morphologique. En grec par exemple, pour
des racines à voyelle brève, legô, "je dis", et logos, "mot" sont
des exemples de degré e et de degré o (cf. le latin tego, "je couvre" /
toga, "toge"). Aux côtés de ces deux degrés existait aussi
un degré zéro dans lequel la voyelle disparaît complètement; ainsi la
racine grecque pet-, "voler" se trouve sous la forme pt-esthai
(infinitif aoriste) ou pt-eron, "plume", et la racine "laisser" offre
les trois degrés leip- / loip- / lip.
La structure des racines indo-européennes reconstruites se présente, pour
l'essentiel, sous la forme CVC, consonne-voyelle-consonne: ex. *pet- (cf.
en sanscrit la 3ème personne du singulier du présent de l'indicatif actif
pat-ati.), ou CVSC, consonne-voyelle-sonante-consonne
Note
On désigne par sonantes les formes variées que prennent, selon leur
position, les phonèmes y, w, r, l, m, n.
: ex. *leip-. La forme de base de la voyelle dans
les deux types est e. Dans des conditions morphologiques précises, ces racines peuvent apparaître
au degré zéro, c'est-à-dire sans voyelle e, soit CC (*pt- ( 3ème pers.
du singulier de l'injonctif en sanscrit, pa-pt-at.) et CSC (*lip-). On
voit que, dans ce dernier cas, la sonante qui était second élément de diphtongue
au degré plein (*leip-) prend alors sa forme vocalique entre deux consonnes
(*lip-). Or, dans des racines montrant au degré plein des diphtongues dont
le second élément est m, n, r, l, il en est de même: au degré zéro, la
sonante prend également sa forme syllabique
Note
Des
correspondances obligent en effet à poser par ailleurs l'existence
de tels sons. En latin, grec, sanscrit et gotique, les numéraux "sept":
septem / hepta / sapta / sibun; "neuf": novem / enne(w)a
/ nava / niun; "cent": centum / hekaton / s'atam / hund qui
font reconstruire *septm, *newm, *kntom.
(m, n, r, l) avec des traitements différents selon les langues. Le phénomène
s'éclaire aisément avec quelques données sanscrites
Note
Successivement à la
première personne du singulier du parfait indicatif
actif (degré plein), à la première personne du singulier du parfait
de l'indicatif médio-passif et au participe passé (zéro).
:
√ i-e. |
Normal |
Zéro |
Zéro (entre cons.) |
*mei- "fixer": |
mi-may-a |
mi-my-e |
mi-ta |
*deik- "pointer": |
di-des'-a(1) |
di-dis'-e |
dis.-ta |
*bher- "porter: |
ba-bhar-a |
babhr-e |
bhr.-ta |
*gwem- "aller": |
ja-gam-a |
ja-gm-e |
ga-ta(2) |
(1) Avec *ei > e.
(2) Avec
*m. > a.
Mais, à ce patron général, un certain nombre de racines bien attestées
semblent faire exception: d'une part elles n'ont qu'une consonne, de l'autre,
la voyelle de la racine est longue dans des emplois qui sont ceux du degré normal
et de forme ê, â, ô. En revanche, dans des contextes morphologiques qui
seraient, pour d'autres racines, de degré zéro, on voit apparaître la voyelle
brève qui a été reconstruite sous forme de *schwa
Note
Ici
représentée par @, pour des raisons de pénurie de caractères typographiques,
mais normalement figurée par un e renversé.
. On peut illustrer cette alternance avec des exemples
sanscrits et grecs :
√ Normal
/ zéro i-e. |
Scr. et Gr.(1) |
Scr. et Gr. (2) |
*dhê/dh@ "placer": |
da-dhâ-mi; ti-thê-mi |
hi-ta; the-to |
*stâ/st@ "être debout": |
ti-s.thâ-mi; hi-stâ-mi |
sthi-ta; sta-to |
*dô/d@ "donner": |
da-dâ-mi; di-dô-mi |
di-ta; do-to |
(1) A la première personne du singulier du
présent de l'indicatif actif.
(2) Au participe passif.
En 1879, le linguiste genevois F. de Saussure fit
la suggestion suivante. Selon lui, cette classe de racines offrant une
alternance entre voyelle
longue et schwa présentait en fait une cohérence structurelle avec le type
canonique présenté plus haut, les changements phonétiques ayant ensuite
obscurci l'identité originelle. Il proposa en conséquence de réécrire les
alternances *â/@, *ô/@, *ê/@, en se conformant au patron précédent. Puisqu'il
suffit dans ce cas, pour obtenir le degré normal, d'ajouter la voyelle
*e au degré zéro (ex: lip-/leip-), avec des alternances du type: e / Ø;
ei / i; eu / u; er / r; el / l; em / m; en / n, alors, si on suit ce schéma,
pour les alternances jusque-là posées sous la forme *â/@, *ô/@, *ê/@, il
faut substituer *e@/@. La forme originelle de l'alternance était *e@/@
et ce @ a disparu au degré plein entraînant un allongement compensatoire
de la voyelle précédente, d'où *e@ > ê. Mais comme une seule diphtongue
originelle ne peut avoir eu trois traitements distincts, Saussure postula
plus d'un @ pour rendre compte de la différence de qualité des voyelles
longues, et, baptisant ces trois segments reconstruits "coefficients
sonantiques", préconisa d'opérer avec *e@1 > ê, *e@2 > â, et
*e@3 > ô, chacun ayant une propriété différente: @1 allonge un e précédent
sans affecter sa qualité; @2 l'allonge et l'altère en a; @3 l'allonge de
même mais l'altère
en o
Note
Accessoirement,
cette analyse ouvre de nouvelles perspectives pour analyser des exceptions
apparentes. C'est ainsi que le dérivé sanscrit du degré zéro postulé *ste@2tos
est sthitas, qui manifeste une aspiration inexpliquée du t précédant
*@2, nous pouvons, dans la mesure où ce phénomène n'est pas unique, ajouter
un nouveau trait phonétique à *@2, outre sa coloration en a, il aspire
un t précédent.
.
La consécration définitive de cette analyse structurale
fut obtenue en 1927 lorsque la langue hittite déjà déchiffrée par Hrozny
fut examinée de près par le linguiste polonais Jerzy Kurylowicz. Il découvrit
que certains morphèmes hittites clairement analogues à ceux d'autres
langues indo-européennes présentaient un phonème (transcrit par hh) là où l'hypothèse
de Saussure faisait attendre un coefficient sonantique, comme dans le
hittite lahh-u comparé au grec lâ-os, "peuple". La preuve acquise
en hittite donna du poids à l'hypothèse formulée auparavant selon laquelle
les schwas étaient en fait des sons produits au niveau du larynx ou du
pharynx, d'où le nom de théorie des laryngales donné à cette analyse
et l'adoption d'une notation rendant compte de cette prononciation laryngale:
au lieu de *@1, *@2, *@3, *He, *Ha, *Ho, ou encore, plus couramment,
*H1, *H2, *H3. Cette conclusion est évidemment exceptionnelle en ce qu'une
reconstruction uniquement fondée sur des considérations théoriques et
sur une analyse interne a fini par trouver une confirmation dans des
données factuelles ultérieurement découvertes. On pense évidemment aux
anticipations de Leverrier quant à la position de la planète Neptune
sur la base de purs calculs, finalement repérée par les observations.
Sur
la base des principes exposés plus haut et progressivement constitués
en une méthode aux procédures éprouvées, tout au long du dix-neuvième
siècle, des résultats considérables ont été obtenus. Ils constituent,
surtout pour ce qui touche à la famille de langues indo-européenne,
une des plus belles découvertes de l'esprit humain, car ils autorisent,
quant à l'origine de ces langues, des conclusions qu'aucune investigation
d'ordre archéologique n'aurait pu susciter.
On peut tenter de donner une idée des regroupements que la méthode comparative
a permis d'effectuer entre les langues du point de vue de leur affiliation
génétique. Dans ce qu'on sait aujourd'hui, ou plutôt dans les hypothèses
que l'on peut faire sur ces diverses familles, la part de la méthodologie
qui revient à la comparaison généalogique est prépondérante, mais bien
des acquis dépendent aussi de la reconstruction interne, ou encore d'inférences
tirées de la typologie
. C'est le cas même pour l'indo-européen, mais plus encore à mesure qu'on
s'éloigne de ce noyau dur de quasi certitudes et qu'on aborde d'autres
ensembles linguistiques où un matériel moins abondant, voire d'une nature
différente, impose de recourir à d'autres techniques. Passer en revue quelques-uns
des regroupements auxquels est présentement parvenue la classification
des langues nous fournira aussi l'occasion d'examiner, chemin faisant,
d'autres techniques de comparaison que celles élaborées pour le domaine
indo-européen.
Pour en savoir plus
Des sites
Sur les laryngales
Sur Saussure, linguiste
www.snl.ch/dhs/externe/protect/textes/F16165.html
"Structuralism and Saussure"
www.colorado.edu/English/ENGL2012Klages/saussure.html
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