POINT DE VUE

 

Vers une communauté cognitive des enseignants

Dans tous les pays d’Europe, l’enseignement des langues prend une importance stratégique accrue. Il s’agit non seulement d’améliorer les compétences linguistiques des citoyens, mais aussi de donner des assises plus robustes à la solidarité entre les pays et même à l’intérieur de chaque pays. Comme l’indique la Commission européenne, le multilinguisme est "un atout pour l'Europe et un engagement commun" 1. Et l’on reconnaît le rôle clé joué par les enseignants dans le renforcement des compétences linguistiques et interculturelles.

Pour jouer ce rôle clé, les enseignants doivent, de plus en plus, se tenir informés des évolutions sociales et professionnelles, et s'adapter aux besoins changeants des apprenants. Ils sont donc appelés à s’engager activement dans la création de nouvelles réponses aux demandes posées à l’enseignement tant par les apprenants que par les décideurs. Ils ont besoin de nouvelles formes de soutien et de développement qui leur permettent de renforcer leurs capacités professionnelles.

Le programme de l’université d’été SEMLANG
C’est dans cette perspective qu’un consortium européen coordonnée par le Centre international d'études pédagogiques (CIEP) propose aux décideurs chargés de la formation une semaine de réflexion du 6 au 10 juillet 2009, sous le titre de SEMLANG, avec le soutien du programme Éducation et formation tout au long de la vie. Ce séminaire prend comme point de départ le Profil européen pour la formation des enseignants de langues étrangères 2, paru en 2004, et qui s'appuyait sur une large consultation auprès d’enseignants et de formateurs à travers l’Europe. Ce cadre de référence propose une boîte à outils pour ceux qui sont chargés de créer ou de renouveler les programmes de formation.

En premier lieu, le Profil propose de distinguer les questions de structure, de savoirs, de stratégies et de valeurs, chaque catégorie répondant à une dimension fondamentale de la formation. L’université d’été SEMLANG reprend ces catégories pour construire un programme de réflexion sur l’avenir de la formation des professeurs de langue, enrichi, le cas échéant, des dernières avancées dans ce domaine. Il y aura beaucoup de points à discuter. Je souhaiterais lancer un premier élément concernant ce que l’on appelle généralement la "formation continue", et considéré dans une perspective plus large, celle du "développement professionnel".

Le développement professionnel des enseignants en langue
La très grande majorité des enseignants de langue sont déjà en exercice. S’ils doivent être à la hauteur des défis rencontrés, ils auront besoin de développement professionnel continu et d’accès à des formes de soutien adaptées à leurs situations concrètes. Or la formation continue reste un parent pauvre dans la majorité des pays. Manquant de crédits et suivie de façon aléatoire par les professeurs, elle n’a pas la place qui devrait être la sienne parmi les priorités des systèmes éducatifs. Il serait temps de revoir la place qu’elle occupe.

Trop souvent, les grands espoirs de réforme et de renouveau de l’éducation butent sur le manque de développement professionnel.
Veut-on mettre les enseignants à l’heure des nouvelles technologies ? Même si des investissements considérables donnent accès à un parc d’ordinateurs performants, trop d’enseignants restent désemparés devant l’écran, faute de remise à niveau professionnelle.
Veut-on lancer un nouveau curriculum ? Même si on a mis au point les nouveaux contenus et les ressources d’accompagnement, trop d’enseignants n’en prennent conscience que tardivement et partiellement.
Veut-on introduire l’apprentissage précoce des langues ? Même si les décideurs en sont d’accord et que les parents d’élèves s’en réjouissent, trop d’enseignants des classes primaires manquent de compétences linguistiques et d’outils pédagogiques. On ajouterait facilement à ce catalogue d’autres initiatives où les carences en matière de formation continue se posent en pierre d’achoppement pour la mise en pratique de bonnes idées.

Du point de vue des enseignants, souvent en manque de reconnaissance sociale, une revalorisation de leur développement professionnel pourrait être une piste. Médecins et juristes se tiennent au courant des avancées dans leur domaine, les enseignants devraient avoir cette possibilité. On craindrait de se mettre entre les mains d’un médecin qui n’est pas au courant des avancées récentes, ou d’un avocat qui ne connaît pas les changements de loi. En effet, la mise à jour continue des compétences et des connaissances fait partie intégrante de l’exercice de leurs fonctions.

Les évolutions éducatives et le statut professionnel des enseignants passent par un renouveau de leur développement professionnel. Comment relever ce défi ? C’est évidemment un travail de longue haleine mais, dans le cas de l’enseignement des langues au moins, il existe des pistes envisageables, tant du côté de l’offre que de celui de la demande.

L’offre de formation
Du côté de l’offre, la question de l’investissement est centrale. Presque tous les pays fournissent les crédits, qu’ils soient nationaux, régionaux ou locaux ; il ne manque pas d’organismes spécialisés en langues comme le CIEP en France, le CILT (Centre national pour les langues) en Angleterre ou le Centre européen pour les langues vivantes à Graz, soutenu par le Conseil d’Europe. Mais la formation continue coûte cher, non seulement pour monter des programmes de bonne qualité qui seraient largement disponibles, mais aussi pour permettre aux professeurs de quitter leurs classes sans que les élèves en souffrent. Malheureusement, l’investissement n’est pas encore à la mesure des besoins, et peut-être faudrait-il penser à consacrer un pourcentage spécifique du budget, 2 % du budget scolaire serait un très grand progrès.3

Quels sont les encouragements au développement professionnel ?
Du côté de la demande, la question majeure est sans doute la motivation des enseignants. Dans un métier souvent difficile, à l’emploi du temps toujours chargé, il est difficile de donner au développement professionnel la priorité qu’il mérite. Il faudrait offrir des encouragements concrets aussi bien que culturels.
Parmi les encouragements concrets, certains pays (surtout nordiques) ont lié la progression de salaire à l’engagement du professeur dans les activités de formation. Plus largement la progression de carrière est souvent favorisée par cet engagement. Actuellement une tendance se répand à travers l’Europe d’associer le développement professionnel aux diplômes de deuxième cycle. Cela correspond à la recommandation proposée dans le Profil de favoriser "l’agencement flexible et modulaire de la formation initiale et continue".

Mais l’encouragement culturel devrait à terme assurer le développement professionnel. Dans une culture qui le soutient, le désir de progresser ne peut que s’imposer. Comment stimuler cette culture ? En dehors des avantages personnels de carrière, nous savons que la rencontre entre pairs, le goût de la découverte et la possibilité de contribuer activement ont un impact fort sur la participation. Cette conviction a motivé la création en Angleterre d’un nouveau réseau de développement et de soutien pour les professeurs de langues (Links into Languages). Il se donne pour mission de construire une "communauté cognitive" (learning community) 4. Les enseignants s’y voient chargés de contribuer à leur propre développement et de s’associer pour apporter des solutions aux problèmes qui les préoccupent.

Sans doute y a-t-il beaucoup plus à souhaiter pour faire progresser le développement professionnel des enseignants, surtout en langues. Nous nous réjouissons que la réflexion s’étende au-delà des frontières des systèmes nationaux pour enrichir la communauté cognitive européenne qui commence à émerger.

Michael Kelly, professeur à l'Université de Southampton

1 Multilinguisme : un atout pour l'Europe et un engagement commun, Communication de la Commission, 18.9.2008

2 Profil européen pour la formation des enseignants de langues étrangères  - un cadre de référence, 2004.

3 Le budget anglais pour les secteurs primaire et secondaire monte à 50 milliards d’euros – comparable au budget français. 2 % serait donc un milliard d’euros pour toutes les matières.

4 Ce programme doit commencer dès avril 2009. Des informations préliminaires sont accessibles.