POINT DE VUE

 

La nouvelle politique en faveur du Multilinguisme

« L’Européen vit en plurilinguisme.
Il devra élever ses fils et ses filles dans la
variété des langues, et non dans l’unité.
Tel est à la fois, pour l’Europe,
l’appel du passé et celui de l’avenir. »

Claude Hagège
(in « Le souffle de la langue »)


L’Europe est caractérisée par la grande variété de ses langues. C’est un fait d’évidence. Aussi bien peut-on s’étonner que ce trait si caractéristique ne soit le plus souvent mentionné que de manière accessoire dans les débats sur l’identité européenne. Pourtant, si l’on veut aller au-delà d’une rhétorique passablement creuse, ce que l’on entend par « diversité culturelle » signifie d’abord et avant tout « diversité linguistique », tant il est vrai que les expressions culturelles d’un peuple, entendues au sens large, c'est-à-dire anthropologique, passent en premier lieu par ces codes structurants de la pensée et de la sensibilité que sont les langues. À ce relatif « oubli » je vois deux raisons : le fait que la genèse culturelle de notre continent soit fortement marquée par l’émergence, à des dates certes très variées, du phénomène politique de l’État-nation, dont on sait quel rôle il a joué dans l’institution de langues fortement individualisées, au point de les avoir à partir du 19ème siècle qualifiées de « langues nationales ». Ce poids de l’histoire a fait que la diversité des langues dites « officielles » constitue une sorte d’horizon indépassable pour nos citoyens et responsables politiques, et donc en quelque sorte hors champs du débat européen. D’autre part, il est vrai que les nécessités pratiques de communication et d’échanges ont toujours su trouver, au fil du temps, une langue véhiculaire : le grec, le latin, la « lingua franca » (sabir parlé dans les ports méditerranéens), l’italien, le français, l’anglo-américain aujourd’hui. Les élites intellectuelles, politiques et sociales ainsi que les marchands ont ainsi au cours de l’histoire pratiqué, peu ou prou, une certaine diglossie, parallèle en quelque sorte à celle que pratiquaient ceux qui n’en faisaient pas partie, mais qui parlaient comme langues maternelles des idiomes locaux, territorialement définis (ceux qu’il est convenu aujourd’hui d’appeler des « langues régionales »).
Tout ceci pour aboutir à une sorte de constat, plus ou moins implicite : l’union des pays européens se ferait malgré la diversité des langues (première période de la construction européenne) ; l’anglais international servirait de langue véhiculaire au fur et à mesure que l’Union s’élargirait et que l’économie se globaliserait (depuis les années 90). Disons que ces deux hypothèses ont jusqu’ici parfaitement fonctionné : la première était cohérente avec un projet d’unification essentiellement économique, tandis que la deuxième s’inscrivait dans le processus de mondialisation, largement dominé tant sur le plan économique que culturel par le modèle anglo-saxon, ou plus précisément états-unien. Par contre, il n’est pas évident que ces hypothèses favorisent l’évolution progressive du projet européen vers une véritable union politique. On serait même tenté de voir dans les difficultés actuelles que connaît cette évolution le signe que cela ne marche plus aussi bien.
Ce préambule peut paraître sinon superflu du moins un peu disproportionné par rapport au sujet qui nous occupe, à savoir la politique européenne en faveur du Multilinguisme. Il ne l’est pas, tant il est vrai que les langues sont un thème éminemment politique. On connaît la sensibilité de la « question linguistique » dans les états multilingues (par exemple la Belgique). Si le Multilinguisme occupe aujourd’hui le devant de la scène européen, on n’y verra pas un symptôme de crise mais au contraire le signe d’une certaine maturité dans le débat politique européen, stimulé ces dernières années par le projet de Constitution européenne.
On doit au Président Barroso la décision, jamais prise auparavant, de créer au sein de la Commission européenne un portefeuille dédié au multilinguisme. Confié, ensemble avec l’éducation et la culture, au commissaire Figel, il regroupe les services linguistiques de l’interprétation et de la traduction ainsi qu’une nouvelle unité, intitulée « Politique pour le Multilinguisme », au sein de la Direction générale de l’Éducation et de la Culture. Cette unité politique doit jouer un rôle de chef de file dans la définition, la mise en œuvre et la coordination de la stratégie de la Commission en faveur du multilinguisme. La première tâche qui lui avait été demandée au début du mandat de la nouvelle Commission (fin janvier 2004 - début 2005) était de préparer une Communication traçant un nouveau cadre stratégique pour le multilinguisme. Cette Communication a été adoptée par la Commission le 22 novembre 2005. Son articulation peut être présentée autour de deux idées force :
– le multilinguisme, entendu au sens d’une meilleure intercompréhension, doit être encouragé au sein de la société et de l’économie européennes ;
– la Commission doit veiller à garantir le multilinguisme dans sa communication avec les citoyens européens.

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Tout d’abord, la Commission rappelle haut et fort que le respect de la diversité linguistique européenne constitue une valeur fondamentale de l’Union, inscrite à ce titre dans la Charte des droits fondamentaux (article 21 et 22). Cela signifie, bien que non précisé dans la Communication, que quelle que soit la portée juridique actuelle de la Charte, un tel droit fondamental s’impose à toute autre disposition juridique de l’Union. En outre, il est clair que la charte constituera le noyau dur de toute Constitution européenne, quelle qu’en soit par ailleurs le contenu.
Mais ce rappel de la diversité linguistique comme valeur fondamentale de l’Union signifie également qu’il s’agit d’un patrimoine commun aux pays européens, à préserver et même à enrichir. Il ne saurait être question que la construction d’une « maison commune » porte atteinte au multilinguisme des nations européennes. C’est ce qui différencie le projet politique à la base de l’Union des expériences historiques qui ont réuni des peuples divers au prix d’une uniformisation linguistique (États-Unis d’Amérique). De ce choix fondamental en faveur du multilinguisme dérive l’idée que l’intercompréhension entre les Européens ne peut se limiter à une seule langue véhiculaire, certes indispensable pour les échanges marchands mais insuffisante pour l’établissement de liens sociaux et culturels plus profonds. En d’autres termes, si l’Union européenne aspire à être autre chose qu’un marché unique, elle ne peut avoir comme modèle de développement linguistique la pratique d’une « lingua franca » elle-même unique. Toute langue étant porteuse d’une vision du monde, il s’agit d’encourager les Européens à découvrir la richesse de la culture européenne à travers l’apprentissage, même partiel, des langues de leurs voisins. C’est cette philosophie qui explique que la Commission répète depuis son plan d’action de 2003 que « l’anglais ne suffit pas » ; de la même façon s’explique sa position vis-à-vis des langues artificielles, telles l’esperanto, qui ne dépassent pas l’objectif de la communication sans ouvrir sur le patrimoine culturel que véhicule toute langue naturelle.
Du point de vue opérationnel, la Communication sur le multilinguisme est l’occasion pour la Commission de réaffirmer son engagement à utiliser tous les programmes européens pour soutenir l’enseignement et l’apprentissage des langues. En outre, elle propose un certain nombre d’actions nouvelles: on citera en particulier la relance des travaux sur l’indicateur européen des compétences linguistiques, en coopération avec les États-membres ainsi que l’aide aux études universitaires sur le multilinguisme et l’interculturalité. De leur côté, les États-membres sont invités à mettre en place des plans nationaux en faveur du multilinguisme, à s’inspirer du « profil européen pour la formation des enseignants de langues étrangères » , et à appliquer les conclusions de la Présidence du Conseil des ministres de l’éducation de 2005 concernant l’enseignement de type EMILE. D’autre part, à partir de 2006 la Commission publiera un certain nombre d’études et lancera des initiatives destinées à valoriser le Multilinguisme dans l’économie.

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L’autre grand message contenu dans le nouveau cadre stratégique est de garantir le Multilinguisme dans la communication entre les citoyens européens et les institutions qui les servent, en premier lieu la Commission de Bruxelles. L’Union est, en effet, confrontée à un défi sans précédent : celui de gérer, en théorie sur un pied d’égalité, 20 langues officielles (21 en 2007 avec l’irlandais et 23 lorsque la Bulgarie et la Roumanie auront adhéré). Cet impératif résulte de la nature particulière de l’Union qui, à la différence des organisations internationales classiques, adopte des textes juridiques contraignants directement applicables aux citoyens européens. C’est ainsi que les services de traduction des institutions ont une charge de travail et une responsabilité qui n’existe nulle part ailleurs dans le monde. A cette contrainte liée à la législation européenne, s’ajoute le droit fondamental reconnu par la charte à tout citoyen européen de recevoir une réponse des institutions dans la même langue qu’il a utilisée pour sa demande (à condition qu’il s’agisse d’une langue officielle de l’Union). De manière plus générale, il est évident que si l’on veut mobiliser les opinions publiques nationales sur les enjeux et les politiques européennes, la communication doit être multilingue. L’utilisation privilégiée de quelques langues véhiculaires européennes d’audience internationale peut être acceptée, à l’écrit comme à l’oral, si l’on ne sort pas du cadre de discussion technique entre experts ; un tel régime est inconcevable dans le champ démocratique d’un espace politique européen. Consciente de la tendance naturelle à utiliser de plus en plus l’anglais comme langue de communication de ses services, mais aussi sensible aux critiques qui lui sont adressées à ce sujet, la Commission « fera en sorte, grâce à un réseau interne, que tous les services appliquent sa politique du multilinguisme de manière cohérente. » La première tâche de ce réseau consistera à établir un inventaire des pratiques existantes au sein des différentes Directions générales en matière de communication avec le public, en particulier via le portail Internet Europa. Le jour même de l’adoption par la Commission de la Communication sur le Multilinguisme (22 novembre 2005) a été lancé symboliquement un portail Langues (sur Europa), qui regroupe les données sur le multilinguisme dans l’Union européenne : il sera enrichi à partir de 2006 par des informations destinées aux apprenants et aux professeurs de langues. Enfin, le rôle des antennes de traduction dans les États-membres sera développé afin de mieux adapter les messages de la Commission aux destinataires locaux.

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Le nouveau cadre stratégique pour le Multilinguisme témoigne d’une volonté politique : préserver la richesse culturelle européenne à travers la diversité linguistique ; développer l’intercompréhension entre les citoyens européens ; améliorer la communication sur les politiques des l’Union. Ce choix démontre que les forces du marché ne sont pas les seules que l’Union encouragerait, comme on l’entend parfois !


Jacques DELMOLY

Chef d'unité "Politique du Multilinguisme"
Commission européenne - Direction générale de l'éducation, de l'audiovisuel et de la culture