La langue peut-elle continuer à former des féminins sur des masculins ?

Les obstacles à la fabrication des féminins requis par l'évolution sociale

Le blocage peut venir

- de l'existence d'un féminin homonyme désignant une autre réalité : médecine, plombière (glace aux fruits confits ).

- du fait que le féminin existe pour désigner une femme, mais avec le sens de "épouse de celui qui exerce la fonction" comme dogaresse. C'est le cas, on l'a vu, pour mairesse, préfète, colonelle, ambassadrice.

Dans ce dernier cas l'argument opposé n'est pas linguistique à proprement parler, mais de nature sociale. Or le temps est passé où une femme n'avait d'autre statut que celui que lui conféraient les fonctions sociales de son époux. Des formules comme Madame Raymond Dupont seront bientôt des survivances, tout aussi obsolètes que l'est, pour nous, l'usage de l'Ancien Régime de réserver Madame pour une femme mariée à un noble, l'épouse d'un roturier restant Mademoiselle. Avec le temps, les termes utilisés pour les épouses glissent naturellement vers la désignation des femmes exerçant ces fonctions. Tout comme boulangère ou pharmacienne ont d'abord désigné une épouse pour qualifier ensuite celle qui exerce cette profession, ambassadrice, qui se dit déjà en un sens non diplomatique (une ambassadrice du charme, de la mode, de la chanson, des enfants battus, etc., "cette actrice est ambassadrice de l'Unicef"), s'officialisera sans doute dès que les femmes accéderont en nombre à de tels postes.

On notera que c'est souvent par le biais d'une dérision que commence la diffusion des termes qui finiront peut-être par passer dans l'usage sans connotation ironique. Abel Hermant, puriste entre tous, se risquait à parler des "dames chauffeuses" (Nouvelles remarques de Monsieur Lancelot pour la défense de la langue française Paris Flammarion 1929 p. 128) ; P. Mérimée, en 1861, évoque "de vieilles et laides femmes toutes sénatrices et députées" (cité par R.L. Wagner et J. Pinchon Grammaire du français classique et moderne Paris 1962, p. 52).

En revanche, ne posent aucun problème :

- les noms dont la dérivation est naturelle, comme avocat / avocate, magistrat / magistrate, chirugien / chirurgienne. La production de termes s'effectue selon le principe de la quatrième proportionnelle : épicier / -ère > huissier / huissière ; historien / -enne > chirurgien / chirurgienne ; patron / -onne > maçon / maçonne (qui se dit déjà de certaines abeilles).

- ceux qui ont une terminaison en -e muet et sont donc déjà potentiellement épicènes, comme ministre ; la ministre est d'ailleurs déjà chez Bossuet et Racine, certes en un sens différent.

Seuls une quinzaine de mots offrent une réelle difficulté.

Par exemple professeur, pour qui seuls -eure ou -euse sont disponibles, soit sur le modèle de charmeuse de serpents ou dresseuse de puces, soit sur celui de prieure ou supérieure qui sont étymologiquement des adjectifs au comparatif. [FICHIER H]

Les ressources de la langue pour fabriquer des féminins

Le suffixe -esse et -eresse ne sont plus productifs. Jugesse ou librairesse ne s'emploient plus ; -eresse figure seulement dans des emplois archaïques : juridiques (demanderesse, défenderesse), poétiques (chasseresse), bibliques (pécheresse).

Si le nom est en -eur :

La terminaison du féminin est en -eure pour des noms tirés de comparatifs (prieure, supérieure), elle est en -euse pour des noms qui disposent d'un radical verbal correspondant (vendeuse, skieuse, golfeuse, confiseuse, chercheuse).

La difficulté est réelle pour donner un féminin à des noms (prédécesseur, successeur, procureur, censeur, professeur) qui n'ont pas de verbe leur correspondant (*prédécéder) ou dont le verbe n'a pas le même radical (succéder) ou encore dont le verbe est sémantiquement distinct du nom (procurer, censer, professer).

Dans ce cas, si on renonce à -eure ou -euse, il reste encore la possibilité de recourir à la distinction fournie par le simple emploi du déterminant : une professeur, la procureur (dans la mesure où procureuse, "officier ministériel", et procuratrice "qui a pouvoir d'agir pour un autre" existent).

Si le nom est en -teur :

Soit il existe un verbe correspondant en -ter (enquêter, acheter) : -teur > -teuse (enquêteuse, acheteuse). Mais pour des noms d'agent de formation savante (ou d'origine latine en -tor) -teur > -trice (éditrice, exécutrice, inspectrice).

Soit il n'existe pas de verbe correspondant en -ter : -teur > -trice (aviatrice).

   


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