Quels sont les arguments de l'Académie française ?

 

Le Figaro du 9 janvier 1998 publia, sous le titre "L'Académie française veut laisser les ministres au masculin", une prise de position de l'Académie française, en forme d'adresse au président de la République, signée par Maurice Druon, secrétaire perpétuel, Hélène Carrère d'Encausse, directeur en exercice, Hector Bianciotti, chancelier. Au-delà des joliesses de plume et des effets faciles - transformera-t-on l'inscription du Panthéon en Aux grandes personnes, la patrie reconnaissante ?, parlera-t-on de sapeuses-pompières ? la responsable d'une équipe sportive sera-t-elle une entraîneuse ? - l'argumentation développée ne repose en fin de compte que sur deux points.

Un argument linguistique

Le premier reprend la thèse qui figurait dans une déclaration rédigée lors de la polémique de 1984 par Georges Dumézil et Claude Lévi-Strauss [FICHIER J] : en français, langue dépourvue du neutre, "c'[est] le genre dit masculin, ou genre non marqué, et qu'on peut appeler également extensif, qui [a] presque toujours la capacité de représenter à lui seul les éléments relevant de l'un et l'autre genre. Quand on dit [...] "tous les hommes sont mortels", "cette ville compte vingt mille habitants", le genre non marqué désigne indifféremment des hommes ou des femmes. En revanche, le genre dit couramment féminin est le genre marqué. la marque affecte le terme d'une limitation. Contrairement au genre non marqué, ce genre marqué appliqué aux être animés institue entre les sexes une ségrégation ou à tout le moins une distinction.". A cet argument d'ordre théorique sur la valeur linguistique respective des deux genres, s'en ajoute un autre, donné comme un état de fait et qui porte sur l'usage.

La notion d'usage

L'Académie reconnaît que "l'usage s'est établi depuis longtemps de formes féminines dans les noms du négoce : boulangère, charcutière, épicière, ou dans l'enseignement : institutrice, directrice", mais pose que ce processus de création est dorénavant impossible : "on ne voit pas que le même usage puisse intégrer une ingénieuse ou une proviseuse.". En passant, les auteurs déplorent que, "cédant à des influences démagogiques, certains de nos amis Québecois [FICHIER A] incitent à écrire : "une auteure", "une professeure", "une écrivaine" et ils regrettent que "les autorités francophones belges [...] aient pris une décision linguistique fort contestée" [FICHIER K]. L'argument de l'usage a de quoi surprendre : au nom de quoi la langue n'aurait-elle plus sa capacité à produire des formes féminines en les dégageant par dérivation des masculins correspondants ? Le terme magique d'usage est privé de sens si, dans un cas, il se réfère à l'histoire comme création continue, et si, dans le second, il vaut comme mode de fonctionnement synchronique privé de toute possibilité d'évolution, comme si la langue avait désormais perdu sa dynamique de créativité. Une telle vision de la langue comme arrêtée, et désormais une, stable, homogène et fixe, est à l'évidence une chimère. Les formes proposées à la risée des lecteurs du Figaro auraient pu être aussi une ingénieure et la proviseure, lesquelles ne heurtent pas l'oreille, existent déjà dans la langue commune, et ne sont pas plus choquantes pour l'oeil qu'une prieure ou une supérieure d'un ordre religieux.

Deux types de questions

Il convient donc d'examiner successivement les deux aspects impliqués dans la présente querelle. Le premier concerne l'aptitude du genre masculin à valoir par nature pour désigner des êtres animés du sexe féminin. Le second, la capacité effective de la langue française à créer des féminins correspondant aux masculins pour les professions exercées par des femmes. Deux questions sont à poser, l'une de nature d'abord linguistique [FICHIER 4] puis grammaticale [FICHIER 5 + 6], portant sur le caractère non marqué du masculin [FICHIER 7] et sur sa validité à désigner des femmes. L'autre de fait, portant sur l'usage réel [FICHIER 8] et impliquant aussi des considérations de fonctionnement morphologique [FICHIER 9], puisqu'il s'agit d'examiner ce qu'il en est des créations dont la langue est capable de par les ressources dont elle dispose [FICHIER 10]. Tout le reste est affaire de sociologie ou de politique de la langue, et ne saurait être tranché par des arguments relevant seulement de la linguistique ou de la grammaire du français.

   


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