Quelle est l'origine de la polémique actuelle ?

 

Décembre 1997 - mars 1998 : le retour du débat de 1984-1986

 

En janvier dernier une grave question a été agitée dans les colonnes des quotidiens, Le Figaro et Le Monde, en particulier, portant sur la légitimité d'appellations telles que "Madame la ministre".

 

Une décision controversée (décembre 1997).

 

Le point de départ en avait été la décision, prise lors du conseil des ministres du mercredi 17 décembre 1997, de féminiser les appellations des emplois administratifs. A l'occasion de la nomination de plusieurs femmes à des postes supérieurs de l'administration par le ministre de l'Education nationale, ce dernier a regretté que la langue ne suive pas l'évolution de la société puisqu'une directrice est toujours appelée "directeur" dans les textes officiels. Ses collègues féminines l'ont approuvé et ont aussi demandé à être appelées "Mme la ministre". Le Premier ministre, Lionel Jospin, appuyé par le Président de la République, Jacques Chirac, a alors décidé que les textes administratifs devraient faire mention de "directrices" et d'"inspectrices". Mais les juristes du secrétariat général du gouvernement ont aussitôt soulevé une question de droit : employer dans les arrêtés de nomination le mot "directrice" amènerait logiquement à signer de même décrets et arrêtés qui seront pris par cette dame. Or, selon eux, l'allusion au sexe de l'auteur, en personnalisant les textes, mettrait en danger leur pérennité. Il conviendrait donc de désigner leur auteur par sa fonction, en l'occurrence le masculin, genre générique : "inspecteur". Devant cette difficulté, le secrétariat général du gouvernement envisageait de solliciter les avis du Conseil d'Etat et de la commission de terminologie.

D'après Rafaële Rivais, "Lionel Jospin et Jacques Chirac militants du féminisme grammatical" Le Monde 19/12/1997.

 

La polémique (janvier 1998)

 

En prenant cette décision, ministres et directrices ne faisaient que rappeler l'existence d'une circulaire (11 mars 1986) [FICHIER 2.1+2.2], jamais appliquée, mais qui avait déjà elle-même en son temps soulevé une polémique très vive. Les mêmes arguments invoqués à l'époque furent repris dans une prise de position de l'Académie française, reproduite le 9 janvier 1998 dans Le Figaro. [FICHIER 3]

Dans Le Monde du 14 janvier 1998, à la page "Horizons-Débats" (p. 16), Josette Rey-Debove, linguiste, principal auteur du Petit Robert, mentionne en termes vifs cet écrit signé par trois académiciens, "lettre où la confusion, l'incompétence et la mauvaise foi rivalisent d'arrogance". Elle reprend en particulier l'exemple qui justifie, à leurs yeux, l'emploi du masculin, au motif qu'il serait le genre non marqué ("cette ville compte vingt mille habitants"), et commente : "cas tout à fait normal", tout en poursuivant : "Mais nul n'affronte le singulier ; car c'est aussi une règle que le genre soit lié au sexe lorsque la forme du mot le permet : un élève / une élève, un architecte, une architecte, une athlète, une institutrice, une mathématicienne, une présidente. [...] Cette règle est appliquée dans 95% des cas. Se référer aux exceptions comme ingénieur ou professeur est un abus de confiance : le maintien du masculin vient de la difficulté formelle de féminisation et non d'une pseudo-règle de neutralité des fonctions. Dans la plupart de ces exceptions c'est la finale du mot, souvenir de son étymologie, qui gêne l'harmonisation du genre et du sexe."

 

Les recommandations officielles (mars 1998)

 

Le 8 mars 1998, coïncidant avec la Journée de la Femme, parut au Journal Officiel une circulaire du Premier ministre [FICHIER 2.3], qui, sans reprendre le contenu de celle de 1986, renvoie la question aux conclusions d'une commission et recommande d'utiliser d'ores et déjà les termes "dont le féminin est par ailleurs d'usage courant (par exemple, la secrétaire, la directrice, la conseillère)", proposition infiniment plus timide que celles de 1986.

C'est encore trop aux yeux de certains académiciens, car Jean Dutourd interrogé par téléphone lors du journal du soir (8 mars) sur France Inter ironise en déclarant que madame la ministre, "c'est comme si on disait monsieur la boulangère", sans voir que ce serait plutôt l'exact pendant du "madame le ministre" qu'il entend défendre. Dans Le Figaro du 10 mars, un article d'Armelle Heliot "Querelle académique : Jospin persiste" cite à nouveau J. Dutourd, dénonçant "le charabia au pouvoir !" et "la puérilité du geste du Premier ministre". En 1984 déjà, dans France soir magazine (23 juin 1984), le même polémiste avait évoqué dédaigneusement ces "gens du pouvoir qui ne doutent de rien [...] eux qui connaissent à peine 500 mots".

 

Un retour en arrière (1983-1986)

 

La querelle de ces derniers mois n'est en effet que la répétition et le prolongement de celle qui avait mobilisé les esprits durant la décennie précédente. En 1981, avec l'arrivée au pouvoir de la gauche, une question avait en effet été soulevée par diverses femmes appartenant au gouvernement ou évoluant dans des milieux proches du pouvoir. A tort ou à raison, elles percevaient l'absence de certaines formes féminines comme un signe de l'oppression dont les femmes continuaient à être victimes et y voyaient un obstacle au changement social. Elles déploraient en particulier de telles lacunes pour les échelons supérieurs de la hiérarchie sociale où l'usage de termes exclusivement masculins traduisait la quasi exclusion des femmes de ces fonctions. La question linguistique de la féminisation des titres et des fonctions fut donc d'emblée posée comme un problème de société, ce qui explique sans doute la virulence de l'opposition que suscitèrent les solutions proposées plus tard. En juillet 1983 fut votée une loi sur "l'égalité professionnelle entre les femmes et les hommes" interdisant par exemple toute mention d'une préférence pour un sexe dans les offres d'emploi.

En février 1984 une commission fut mise en place par Yvette Roudy, ministre des Droits de la Femme (voir Anne-Marie Houdebine "Le français au féminin" La Linguistique vol 23, fasc. 1, 1987 p. 12-34). Cette commission de terminologie "relative au vocabulaire concernant les activités des femmes" vit ses objectifs et ses motivations énoncés dans le Décret du 29 février 1984, paru dans le Journal Officiel du 3 mars suivant. Présidée par l'"écrivaine" Benoîte Groult, elle comprenait des représentants des différents ministères, des membres du Haut Comité de la Langue française, des personnalités diverses du monde des médias ainsi que des linguistes, dont André Martinet, Nina Catach et Josette Rey-Debove.

Toutes les propositions de la commission n'ont pas été retenues dans le texte de la circulaire de mars 1986 [FICHIER 2.1 + 2.2], en particulier les formes en -eure, utilisées au Québec [FICHIER A] et formées sur le modèle des comparatifs (prieure, supérieure, etc.), ni non plus les procédés de masculinisation (Houdebine 1987, 33-34).

La circulaire présente en annexe [FICHIER 2.2] un ensemble de règles et d'exemples devant permettre "aux sujets et aux institutions concernées de produire à leur tour les termes dont ils ou elles ont besoin" (32).

   
   
   


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