Sur une affiche, une femme émet cette déclaration en face d'un appareil ménager, du type robot multi-fonctions très perfectionné et de couleur jaune (couleur inattendue pour ce type d'objets qui sont le plus souvent blancs).



Un robot pour ma fête...
J'ai failli l'écorcher vif


Un document authentique pour aborder :

le pronom anaphorique


Petit lexique :

anaphore
pragmatique ancillaire
vélléité
antinomique
pragmatique
archétypale
 



Faits de société :

la fête
les cadeaux

Rien de plus simple en apparence que cet énoncé. Si l'on se fie aux grammaires, le pronom sert « à reprendre un terme ou un groupe déjà exprimé » (R.L. Wagner et J. Pichon, Grammaire du français classique et moderne, Paris : Hachette, 19622, 160), le pronom l' doit donc renvoyer au seul nom mentionné plus haut, soit robot. Pourtant un étranger, comme le locuteur natif d'ailleurs, reste perplexe. Un robot, mécanique par définition, n'a pas de peau, et même si écorcher vif n'est pas toujours à prendre au pied de la lettre, puisque, comme son synonyme arracher les yeux, il signifie « être très en colère contre quelqu'un », il est absurde de s'en prendre avec autant de vigueur à un objet inanimé.
Pour trouver la référence du pronom anaphorique, on doit chercher, d'après les grammaires pour lesquelles le pronom de troisième personne représente « une personne, une chose ou une idée exprimée dans le contexte » (J.C. Chevalier et al., Grammaire Larousse du français contemporain, Paris : Larousse, 1964, 228), à quel élément (être, chose, notion), présent dans le contexte, renvoie ce pronom litigieux.
Prendre conscience que le pronom l' renvoie à l'homme qui a offert à cette femme pour sa fête un objet qui l'a d'abord énervée, avant de susciter sa reconnaissance, suppose qu'on mobilise une procédure complexe, faite d'inférences et de choix successifs, qu'on projette des motivations psychologiques et reconstruise une suite d'interactions plausibles. Il y faut des connaissances sur le fonctionnement des pratiques sociales en France et sur les rôles traditionnellement reconnus à chaque sexe dans la vie des couples.
En France la notion de fête implique pour celui dont c'est la fête la possibilité de recevoir un cadeau offert par ses proches. Que l'énonciateur soit une femme suggère comme donateurs vraisemblables les membres de sa famille: enfants et/ou mari. D'où la représentation d'un procès potentiel à plusieurs actants, « X donne Z à Y ». Puisque le pronom l' est au singulier, le mari est alors l'agent, le robot est l'objet du don et la femme la bénéficiaire. On a reconstruit une situation canonique où les rôles fonctionnels sont investis par des unités disponibles dans l'image et l'énoncé, ou virtuelles, dégagées par association.
Mais l'énoncé reste énigmatique. Pour qu'il ait un sens pragmatiquement valide, il faut bâtir un cadre encore plus complexe, recréer, à l'aide de stéréotypes, un véritable scénario incluant des réactions psychologiques supposées. Alors que celui qui reçoit un cadeau est normalement reconnaissant et satisfait, il est ici plus que déçu, violemment irrité. Interpréter sa colère paradoxale et son envie passagère de meurtre symbolique impose de se représenter les raisons qui justifient ce reproche majeur à l'égard du donateur mal avisé, et d'analyser, comme cette femme l'a fait, les motivations de son mari et la fonction du cadeau. Derrière la simple abstraction « X donne Z à Y », il y a donc des êtres vivants avec des raisons, des désirs, des attentes, des émotions : un homme a offert à sa femme un outil pour ((mieux) (faire)) la cuisine.
Au lieu d'un cadeau qui la valoriserait, choisi d'après d'autres critères (fleurs, vêtements, bijoux, etc.), la femme a découvert un époux gourmand, jouisseur et égoïste, obsédé par ses repas; ou bien elle a perçu comme un reproche un outil destiné à améliorer des performances culinaires apparemment jugées insuffisantes, ou bien encore elle s'est sentie offensée de devoir être ramenée à un rôle ancillaire, loin de tout partage des tâches.
Mais l'énonce, après avoir dit ce qui a failli avoir lieu, fournit aussi la happy end pour une suite d'événements et d'états psychologiques : l'homme revient avec un cadeau / la femme croit à un banal ustensile de cuisine / elle réagit négativement / elle découvre ce robot spécifique, si joliment coloré / elle est comblée.
L'ordre du monde est intact, puisque les vélléités de révolte conjugale sont passées. La sérénité de l'univers du couple, un temps troublée par le refus de cette femme d'étre cuisinière, est rétablie in extremis grâce à un autre stéréotype. Virulente, mais prompte à changer d'humeur, cette femme, qui s'est crue d'abord niée dans sa féminité, est vite revenue à de meilleurs sentiments : l'esthétique du robot est si réussie qu'elle comble parfaitement sa propre aspiration à la beauté. Le stéréotype de la femme à la cuisine n'est donc mis en question et apparemment dénoncé que pour mieux se maintenir, puisque celui qui est donné comme antinomique - le goût si féminin pour les beaux objets - permet de le conserver intégralement, tout en feignant de le nier. Partout est donc postulée une « nature » féminine : vive, changeante, esthète, mais surtout, dans sa détermination ultime, bonne ménagère.
Si l'anaphore reprend une unité seulement présente dans un schéma typique, mais virtuel, la phrase se contentant de l'indiquer grâce aux éléments qu'elle livre pour le reconstituer, et si les unités sémantiques servent de pointeurs de stéréotypes avec, comme point de fuite, une scène complète, et si, enfin, un scénario complexe est requis pour une compréhension du sens pragmatique de l'énoncé, c'est la preuve que la compétence grammaticale ne suffit pas. Toutes les inférences et les projections se font en vertu de la connaissance, non d'une règle selon laquelle le pronom renverrait au nom qui précéde, mais extralinguistique, des pratiques en usage dans une famille française d'aujourd'hui et de la psychologie archétypale (ou caricaturale) de ses protagonistes. Sans stéréotypes socio-culturels la recréation nécessaire d'une certaine épaisseur psychologique serait impossible. L'exemple étudié nous rappelle donc opportunément que langue sans culture n'est que ruine du sens. On ne peut que souhaiter bon courage aux faiseurs de logiciels travaillant sur la traduction automatique.


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