Tel était le libellé d'une affiche apposée sur la vitrine d'un café et conviant les consommateurs à assister à la retransmission sur grand écran du dernier match de la Coupe du Monde de football, en juillet dernier. Ce ZE fait partie des mots qui « ne se trouvent pas dans le dictionnaire » tout en étant relativement fréquent d'emploi dans une langue familière, mi-populaire, mi-branchée. Il est le reflet graphique de la prononciation par un Français de l'article défini anglais, the (avec une fricative alvéolaire et non dentale, comme en anglais). Mais doit on pour autant le rapprocher du bicose qu'affectionnait Raymond Queneau ?







ZE finale

Un document authentique pour aborder :

la détermination


Petit lexique :

élidé
prédication
 

Faits de société :

le langage branché

Tel était le libellé d'une affiche apposée sur la vitrine d'un café et conviant les consommateurs à assister à la retransmission sur grand écran du dernier match de la Coupe du Monde de football, en juillet dernier. Ce ZE fait partie des mots qui « ne se trouvent pas dans le dictionnaire » tout en étant relativement fréquent d'emploi dans une langue familière, mi-populaire, mi-branchée. Il est le reflet graphique de la prononciation par un Français de l'article défini anglais, the (avec une fricative alvéolaire et non dentale, comme en anglais). Mais doit on pour autant le rapprocher du bicose qu'affectionnait Raymond Queneau ? L'emploi de l'article anglais avec une prononciation francisée n'est pas à proprement parler intégré dans la langue, car s'il figure dans l'arsenal de formes de la détermination; il n'est pas possible d'y recourir systématiquement : c'est une variante libre correspondant à une volonté expressive particulière et qui conserve un statut d'exception. Le locuteur qui recourt à ce gag verbal est animé d'une intention plaisante et vise à produire par la parole un effet un peu analogue à celui, qui, dans l'ordre graphique, consisterait à juxtaposer un article en capitales d'imprimerie et un substantif en minuscules. Parmi les valeurs de l'article défini en français figure la détermination spécifique : dans un univers de discours comprenant un ensemble d'objets, l'article défini singulier le, la, sélectionne l'un d'eux, en fonction d'une notoriété induite par le contexte, linguistique ou non (« passe-moi la bouteille »; « j'ai eu zéro, le prof m'en veut », « la lune »). Il est aussi générique quand le substantif est d'emblée envisagé sous l'angle de la classe « le cheval est la plus noble conquête de l'homme »; « le roman se porte bien ». Mais, au croisement de ces deux perspectives, il faut aussi mentionner un emploi qui correspond au passage de l'une à l'autre. L'article défini condense alors un mouvement original qui va du singulier à l'ensemble de la classe. Le phénomène s'observe dans les relations de prédication. Pour identifier un type de cigarette, gauloise ou gitane, je dirai normalement : « la gauloise est une cigarette ». L'article indéfini a alors un emploi générique : l'élément auquel renvoie cigarette est traité comme un exemplaire représentatif de toute sa classe. Si je dis maintenant « la gauloise est LA cigarette », avec un accent d'insistance, je manifeste une intention de signification qui va du spécifique au générique en passant par la supériorité. En effet je distingue d'abord une entité par rapport à toutes les autres de la même espèce, la gauloise est une cigarette singulière, et même la plus singulière qui soit car elle est unique en son genre. Et comme sa singularité tient à sa supériorité sur les autres, l'unité isolée devient la plus représentative de son espèce. A ce titre, elle pourrait alors se substituer à toutes les autres, finissant par incarner à elle seule toute la classe. Elle est « la plus X des X », « la X type »; « la X par excellence ». Dans ces relations de prédication où il y a équation, implication mutuelle entre les deux éléments en miroir, l'article défini employé seul pour déterminer le prédicat vaut ainsi comme une sorte de superlatif du générique : « L'Education sentimentale est le roman d'apprentissage », « Edith Piaf est la chanteuse ». Il ne s'agit donc pas, avec ce le, d'un singulier projeté sur l'universel, comme dans « le soldat français se bat jusqu'à la victoire », qui gomme « toutes les particularités du singulier dépassé, pour ne retenir que le dénominateur commun de tous les spécimens de la classe » (A. Joly, D. O'Kelly Grammaire systématique de l'anglais Paris, Nathan, 1990, 407), mais d'un particulier qui, de par ses qualités intrinsèques, est magnifié, amplifié jusqu'à remplir à lui seul la classe entière. Une entité unique mérite de s'identifier à une classe dès lors qu'elle porte à leur plus haut degré de réalisation des caractéristiques posées comme essentielles pour définir cette dernière. L'article défini constitue l'objet spécifique en « type », au sens que donnent à ce terme les naturalistes, celui de spécimen pris comme représentatif d'un genre et fonctionnant ensuite comme référence. Or, s'il est possible, avec une telle intention de signification, de prononcer avec un accent d'insistance : « Pour moi, la DS 19, ça restera toujours LA voiture », la possibilité disparaît quand l'article qu'on veut ainsi souligner est élidé, car l'accent porterait alors sur toute la syllabe « L'AUtomobile » ? et, faute de démarcation entre déterminant et substantif, l'article ne serait plus marqué de manière discrète. Ce blocage explique sans doute le recours à une forme spécifique et nettement marquée quant à son origine. ZE, un intrus dans le système normal de la détermination en français, souligne une volonté expressive particulière. Articulé souvent avec un hiatus assumé, étranger de surcroît, il fonctionne comme une citation un peu ironique, détaché qu'il est de manière plaisante. Les raisons de son introduction sont sans doute à chercher dans une locution qui était originellement une allusion culturelle « that is the question » tirée du monologue de Hamlet. Souvent utilisée après avoir énoncé un problème difficile à résoudre, la formule prononcée avec un accent fort sur le the, est devenue une phrase toute faite, au sens de « c'est là toute la question ; c'est la question essentielle ; voilà la question ; toute la question est là ». Elle a pu d'autant plus facilement se réduire à « c'est the question » que « question » est aussi bien français qu'anglais. De là sa capacité à s'utiliser avec d'autres substantifs, toujours au sens de « le plus important, le X par excellence ». Une affiche vantant, en français, les mérites d'une école de danse porte ainsi en gros caractères « THE ECOLE DE DANSE ». L'emploi de cet article anglais francisé est bien plus qu'une affectation plaisante de snobisme culturel, dégénérée en franglais inutile, il correspond à un besoin expressif particulier que l'article défini français ne satisfaisait que partiellement. Ce ZE vient en tout cas contredire un principe canonique en comparaison des langues, selon lequel les faits de morphologie ne sont pas exportables.


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