Tel est le titre figurant sur une colonne en première page du journal Le Monde du 1er février 1998. Le terme est y suivi de « des groupes pharmaceutiques XXX et ZZZ ». Mégafusion décrit la fusion à venir de deux firmes comme prélude à la création du premier groupe du monde en ce domaine. L'article précise aussitôt : « cette fusion est la plus importante de l'histoire industrielle mondiale ». L'emploi de méga dans ce contexte et dans un quotidien qui fait référence, signale son entrée dans l'usage linguistique commun.



Mégafusion


Un document authentique pour aborder :

les marques d'intensité


Petit lexique :

mégalithe
mégacôlon
mégathérium
verlanisation
apocope
 

Faits de société :

le langage branché

Méga est traditionnellement un premier élément de composé d'origine grecque (de l'adjectif megas, « grand ») qui a servi à partir du XIXe siècle à former un petit nombre de termes scientifiques comme mégalithe, mégacôlon ou mégathérium. Depuis le milieu du XXe siècle cet élément est aussi devenu un préfixe indiquant la multiplication par un million de l'unité dont le nom suit : mégacycle, mégahertz, mégawatt, mégajoule; la puissance d'une bombe H de vingt mégatonnes équivaut ainsi à vingt millions de tonnes de T.N.T. Il est en revanche relativement nouveau et inédit de rencontrer, comme c'est le cas ici, méga- relié à un nom commun dépourvu de contenu scientifique, pour désigner en l'espèce « une fusion de très grande ampleur ». Pour expliquer cet emploi récent, il faut invoquer deux phénomènes aux effets convergents qui l'ont rendu possible depuis les années soixante-dix.
D'une part, au sein du vocabulaire technique et scientifique, il est un domaine, l'informatique, qui a acquis une importance majeure bien au-delà des spécialistes de la discipline. De plus en plus de locuteurs français sont aujourd'hui usagers d'un ordinateur et familiers de termes comme mégabit et méga-octet qui servent à définir la puissance de leur machine : tout un chacun ou presque parle communément d'une capacité de cent mégas (cent millions d'octets ou plus exactement pour les spécialistes 220 : l'unité de rang supérieur, équivalant au milliard étant giga). Le terme méga s'est donc trouve banalisé avec la pénétration de l'informatique dans la vie quotidienne et a acquis une présence forte et une fréquence qu'il n'avait jamais eu auparavant dans aucun de ses emplois comme premier élément de composé. D'autre part le terme existe aussi dans un autre registre, celui de l'argot scolaire, en particulier des élèves de classes préparatoires aux grandes écoles scientifiques et à partir d'eux dans la langue des jeunes, mais, me semble-t-il, seulement de ceux qui sont un peu frottés de sciences dures. A partir de l'emploi technique cité plus haut et d'une vague référence au grec, - laquelle est encore plus nette dans les composés en mégalo- (doublet grec de megas) - ces jeunes recourent au préfixe méga- pour intensifier de manière plaisante un nom : j'ai eu une méga note, une méga trouille, une méga envie ; c'était une méga teuf [fête > fê-teu > teu-fé (par verlanisation) > teuf (par apocope)]. De cet emploi dans la langue des jeunes la forme est passée dans la langue branchée et de là dans la publicité. Un village de Normandie, l'été dernier, annonçait ainsi par voie d'affiches une « Méga foire à tout ».
A la croisée de ces deux types d'emplois, scientifique et parodique, mais dorénavant affranchi de cet enracinement originel, méga est donc entré, depuis vingt ans environ, dans la langue moderne, comme préfixe à valeur intensive . Sa présence à la une du journal Le Monde signale sa diffusion dans un registre qui n'est plus seulement celui de la langue dite branchée. Sa diffusion est à relier à la prolifération récente d'autres éléments de formation du même type, comme hyper-, giga-, hypra. Leur succès, jamais très durable, tient au besoin de remplacer sans cesse des marques d'intensité qui par définition sont condamnées à s'user rapidement.


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