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Un document authentique pour aborder :
la norme orthographique
Petit lexique :
entériner éventaire indu,
-ue onomatopée
Faits de société :
la cuisine française |
Une observation un peu attentive de l'étal des
boucheries ou de l'éventaire des marchés nous met en face d'une réalité
qu'on aurait tendance à oublier. Le mot qui désigne ce morceau de
viande n'a pas d'orthographe, ou plutôt il en a tant qu'il fait partie de
ceux dont la graphie est loin d'être fixée. Seules les trois premières
consonnes sont parfaitement stables : B-, -F-, -T-. Mais la dernière,
[k], varie : on trouve aussi bien -C que -K, ou -CK,
cette dernière graphie étant donnée comme canonique par les
dictionnaires. De plus, conformément à l'étymologie
anglaise du mot (un composé : beef steak) et par souci
d'authenticité, entre -F- et -T-, peut s'insérer ou non un -S-,
cautionné par l'existence en français du mot
steak.
La graphie des deux voyelles insérées n'est pas moins
fluctuante. La première, [i], existe sous trois formes : -i-,
sans doute la plus fréquente, est en concurrence avec -ee-, étymologique.
Mais on trouve aussi -ea-, graphie non-française pour [i], qui
constitue une hypercorrection étymologique indue, intéressante
pourtant en ce qu'elle est perçue comme anglaise par les utilisateurs et
signale la conscience qu'ils ont de devoir marquer le mot comme un emprunt. La
seconde voyelle, [e], est le plus souvent -e- (avec sa variante accentuée
toujours possible -è-), ainsi que -ea-, dictée par
l'étymologie et qui connote de manière un peu snob le caractère
éminemment anglo-saxon du boeuf de qualité. Finalement la formule
orthographique du mot serait B + i/ee/ea +
F + (S) + T + e/è/ea + C/CK/K.
Les réalisations se répartissent donc entre deux pôles,
celui de biftec, minimaliste et francisé, et celui de beefsteak,
le plus conforme à l'origine étymologique. Mais de nombreuses
combinaisons intermédiaires, une douzaine au moins, sont possibles
(certaines comme beeftec ou bifstek me paraissent cependant
exclues). On peut même ajouter le biftèque, cher à
Marcel Aymé ou Raymond Queneau, mais plus littéraire que
populaire.
Cette constatation nous rappelle opportunément que la croyance en
l'existence pour tout mot de la langue d'une forme graphique incontestable, dûment
enregistrée comme telle par les dictionnaires, et seule valide, est
parfaitement illusoire, même pour une langue comme le français dont
la codification a été entreprise il y a trois siècles. L'idée
d'une orthographe définitivement fixée est un mythe, peut-être
nécessaire à l'idéologie spontanée émanant de
la pratique écrite de la langue qui conduit à privilégier
la stabilité aux dépens de facteurs de variation. Nina Catach, spécialiste
incontestée de l'orthographe française, nous met d'ailleurs en
garde contre une telle illusion lorsqu'elle fait part de ses conclusions dérangeantes
: un bon cinquième du vocabulaire d'un dictionnaire courant de 50 000
mots est affecté à un degré ou à un autre par de la
variation. Dans Les délires de l'orthographe, Paris, Plon 1989,
elle signale (p. 82) les secteurs ainsi touchés : les mots d'origine
grecque, les archaïsmes, les mots composés (sur
contre- et entre-, en particulier), les mots savants, les néologismes,
les mots populaires, les mots d'emprunts, les onomatopées, les
interjections, les locutions, les adjectifs de couleurs et les adjectifs
invariables. Pour bifteck, le mot a beau être fréquent et
familier, son origine anglaise continue à peser lourd sur sa graphie et
sa capacité à varier, imputable à un emprunt toujours
senti, est encore aggravée par le fait que, pour ceux qui font profession
de le vendre, le respect d'une norme orthographique, d'ailleurs en partie
imaginaire, est rarement une contrainte commerciale.
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