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Un document authentique pour aborder :
les datifs
Petit lexique :
datif bénéfactif un bide carabiné ... des familles faire des siennes tarte valence empathie être bleu
Faits de société :
l'individualisme |
Pourquoi tu te les gardes au lieu de
tu les gardes, puisqu'il ne s'agit pas d'un emploi pronominal
réfléchi du verbe garder ? L'addition du pronom te,
qui n'est pas ici objet direct, mais secondaire (te = pour toi), est
facultative, redondante et expressive, propre à certains parlers régionaux
ou familiers. On peut aussi bien dire ce truc là, je le garde
que je me le garde ; ton rhume, tu (te) le gardes ; son
cadeau, il peut (se) le garder. D'autres emplois seraient : je
vais me le fumer plus tard, ton cigare, ou il s'est mangé
un morceau énorme. L'emploi examiné ne relève évidemment
pas du datif représentant un complément prévu par la
valence du verbe à titre de troisième actant (du type : X donne Y à
Z). Il se rapproche au contraire d'autres datifs qui ont en commun d'être
optionnels, non exigés, voire exclus, par la structure valentielle du
verbe. Il existe en effet des datifs, dits éthiques, qui ont pour
fonction d'exprimer l'intérêt que l'allocuteur, pris à témoin,
est supposé prendre à l'action évoquée, et qui
constituent, de la part de l'énonciateur, à l'adresse du
destinataire, une invitation à s'investir dans ce qui fait l'objet du
discours : Alors il te lui file un de ces coups de matraque ; Je vais
te lui dire ce que je pense, à cet imbécile ; Je te lui ai flanqué
une tarte aussi sec.C'est ce que Henri Frei appelle le « mode
l'interlocuteur intéressé » (La grammaire des fautes.
Paris / Genève [1929], Slatkine Reprints, 1982), avec des exemples comme
: J'te lui ai dit la chose, qu'il en était bleu, ou
Ça vous a un de ces fumets !(246).
Ces emplois, limités au pronom de deuxième personne, sont
cependant à distinguer d'un autre datif, celui qui évoque la
personne indirectement intéressée par le processus dénoté
par le verbe et ses actants, datif qu'on étiquetait naguère complément
d'intérêt. Quand une mère déclare : Le
petit m'a encore attrapé une rhino-pharyngite carabinée
», elle sait bien que l'enfant ne lui a pas attrapé une maladie,
comme il lui aurait attrapé un papillon, mais elle entend mettre en avant
les conséquences que cette maladie va avoir pour elle. De telles phrases
sont souvent exclamatives : Va me ranger ta chambre tout de suite !
; Goûtez-moi un peu ce petit bordeaux des familles ! ; Frei
cite Prends-moi çte brique et fous lui zy sur la gueule !(246).
Dans un registre plus relevé, Proust note que le médecin Cottard
dit à Madame Verdurin : « Bouleversez-vous comme ça et vous
me ferez demain 39 de fièvre », comme il aurait dit à la
cuisinière « Vous me ferez demain du ris de veau » (A la
recherche du temps perdu, Pléiade II 900, cité par Marc Wilmet
Grammaire critique du français, Duculot, Louvain 1997, 274).
Cette personne qui s'investit dans un processus dont elle juge qu'il la
concerne, est, comme le montrent les exemples, au premier chef, le locuteur, en
tant qu'il est le plus apte à apprécier une implication indirecte
le visant, mais ce peut aussi être un tiers absent ou bien encore le
destinataire, dès lors que le locuteur, comme par empathie, se substitue à
lui en anticipant l'intérêt qu'il doit prendre à une action
: Alors comme ça, il vous a encore fait des siennes ? ; Elle lui a
cochonné sa nappe / bousillé sa bagnole. Dans tous les cas la
personne impliquée est différente de l'actant sujet.
Malgré cette différence notable, le datif de tu te les
gardes doit pourtant être tenu pour un cas particulier du datif d'intérêt
- celui de l'implication secondaire, indirecte, purement subjective et donc
optionnelle - même s'il s'en distingue en ce qu'il reprend un actant déjà
mentionné comme sujet. Le locuteur entend souligner que l'agent de
l'action dénotée en sera aussi le premier bénéficiaire.
Cet emploi qu'on peut dire bénéfactif, s'inscrit, tout comme
celui des autres datifs, dans la tendance du français vivant à
multiplier autour du verbe les marques de sa relation avec tous les acteurs de
l'échange : les pronoms se groupent près du verbe, ils dressent la
liste des différents actants impliqués, puis ceux-ci, souvent grâce
à la dislocation, sont ensuite pleinement explicités et thématisés.
Datif éthique et complément d'intérêt entrent alors
parfois en conjonction : je vais te me le ficher à la porte, moi, cet
imbécile-là. Cela fait beau temps qu'un grand linguiste,
Joseph Vendryes, ami et élève d'Antoine Meillet, dans Le
langage. Introduction linguistique à l'histoire Paris Albin Michel
[1923] 1968 avait observé cette propension du français populaire à
ressembler sur ce point aux verbes des langues amérindiennes.
Pour le cas précis qui nous a retenu, on peut observer que ce besoin
de redoubler, auprès d'un verbe qui ne l'exige pas, la mention de
l'individu bénéficiaire d'une action, alors qu'il en est déjà
l'agent, est très fréquent dans la langue branchée (cf.
je me suis pris un bide) et l'on sera tenté d'évoquer
aussi, pour expliquer son succès, l'individualisme galopant des années
quatre-vingt (La Linguistique vol. 26 fasc. 1/1990, 66).
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