Cette affirmation est proférée à propos de son collant par une jeune personne en train de faire une sorte de grand écart en équilibre sur ses deux mains. Les autres, ceux dont il est suggéré qu'ils n'ont pas su lui résister, sont non seulement les autres marques de collants mais aussi ses nombreux soupirants, séduits sans doute par l'admirable silhouette qu'une posture acrobatique permet d'apprécier dans toute sa finesse longiligne et sportive. L'affiche, placardée dans le métro, exalte donc la solidité du collant qui est mis ainsi à la fois en valeur et à l'épreuve.



Un document authentique pour aborder :

L'adverbe

L'expression de l'induction


Petit lexique :

proférer 
soupirant
placarder
dévoilement

Faits de société :

La mode féminine

Le ressort verbal essentiel de la phrase citée est l'adverbe bien, dont la valeur précise mérite un examen, tant elle est fréquente dans les énoncés du discours parlé. Même si toutes les valeurs de bien se laisseraient ramener à une opération fondamentale dont il serait le marqueur, ainsi qu'A. Culioli s'y est employé (Pour une linguistique de l'énonciation. Opérations et représentations, T. 1, Paris, 1990, Ophrys, p. 134-168), seul l'emploi fourni par l'affiche nous retiendra, qui n'est, du moins en première analyse, ni celui à valeur intensive et appréciative qu'on trouve dans «il est bien habillé», «il a bien vieilli», «il mange bien», ni celui qui souligne une affirmation pour contrer une objection : «- T'as pas honte de manger du caviar ? -Et toi ?, tu manges bien du homard !».

Le sens en cause ici est celui de phrases comme : «Il n'a pas voulu danser avec moi, c'est bien le seul.» ; «Elle a paniqué, c'est bien le mot qui convient.» ; «Il a bien été licencié, on me l'a confirmé.». Dire «cet élève a bien été absent», et non «cet élève a été absent» implique, dans le premier cas, un contexte qui amènerait aussi : «je suis formel / je les ai recomptés / j'ai demandé au gardien, etc.». De même, s'exclamer, quand on guette quelqu'un qu'on n'est pas sûr de reconnaître «Regarde ! c'est bien lui» suppose que l'identification se détache sur un fond d'incertitude, fait suite à de vaines tentatives. Une reconnaissance immédiate imposerait plutôt «c'est lui» qui n'exprime qu'un dévoilement soudain et sans passé.

«C'est bien X» suppose un examen préalable et d'abord infructueux consistant à confronter successivement des objets divers mais de nature homogène (un qualificatif, une situation, un individu, etc.) à des traits caractéristiques. Ces critères, d'abord obscurément posés, s'affinent et se précisent à mesure que sont rejetés les candidats potentiels ; en parallèle, la catégorie n'est vraiment définie qu'en fin de parcours quand est isolé le seul élément (mot, concept, quidam) qui l'incarne pleinement. Evoquer les étapes d'une recherche qui a connu une série d'échecs garantit donc paradoxalement la validité de l'identification finale, d'autant plus probante qu'elle a été tardive. Ainsi mise à l'épreuve la faculté de juger a pu s'aiguiser au fil des tentatives et ce qu'elle déclare finalement vrai en est rendu par là même encore plus vrai.

Gustave Guillaume aimait à citer une formule de Humboldt décrivant la démarche propre au linguiste : «les lumières de la fin éclairent les ténèbres du commencement». Dans la langue aussi il est des mots qui, comme bien, jettent une brève lueur sur la complexité de notre passé mental immédiat pour en signaler la richesse avant qu'elle ne s'obscurcisse.


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