FICHE FORMATION  

PROPOSITIONS POUR DES ACTIVITÉS INTERDISCIPLINAIRES

Fiche proposée par Jacqueline Demarty-Warzée, chargée de programme, Département langue française, CIEP

Le dernier dossier (nov.-déc. 2007) du portail franc-parler.org est consacré à l’art et à l’histoire de l’art, en relation avec le musée du Louvre. Des propositions pédagogiques ont été faites. En écho à ces activités, nous proposons aujourd’hui cette fiche de formation à visée interdisciplinaire.

TEXTE D'APPUI À LA FICHE INTERDISCIPLINAIRE

D’après les ouvrages de l’historien anthropologue, Michel Pastoureau qui, le premier, s’est intéressé à l’histoire des couleurs. Citons par exemple, Les couleurs de notre temps, Édition Bonneton, et Bleu, histoire d’une couleur, Édition du Seuil et des interviews accordés à L’Express durant l’été 2004.

Le Bleu : la couleur qui ne fait pas de vagues

À force de les avoir sous les yeux, on finit par ne plus les voir. En somme, on ne les prend pas au sérieux. Erreur ! Les couleurs sont tout sauf anodines. Elles véhiculent des sens cachés, des codes, des tabous, des préjugés auxquels nous obéissons sans le savoir et qui pèsent sur nos modes, notre environnement, notre vie quotidienne, nos comportements, notre langage et même notre imaginaire. Les couleurs ne sont ni immuables ni universelles. Elles ont une histoire, mouvementée, qui remonte à la nuit des temps.

" […] Le bleu est la couleur préférée des Occidentaux.
Depuis que l'on dispose d'enquêtes d'opinion, depuis 1890 environ, le bleu est en effet placé au premier rang partout en Occident, en France comme en Sicile, aux États-Unis comme en Nouvelle-Zélande, par les hommes comme par les femmes, quel que soit leur milieu social et professionnel. C'est toute la civilisation occidentale qui donne la primauté au bleu, ce qui est différent dans les autres cultures: les Japonais, par exemple, plébiscitent le rouge. Pourtant, cela n'a pas toujours été le cas. Longtemps, le bleu a été mal aimé. Il n'est présent ni dans les grottes paléolithiques ni au néolithique, lorsque apparaissent les premières techniques de teinture. Dans l'Antiquité, il n'est pas vraiment considéré comme une couleur; seuls le blanc, le rouge et le noir ont ce statut. À l'exception de l'Égypte pharaonique, où il est censé porter bonheur dans l'au-delà, d'où ces magnifiques objets bleu-vert, fabriqués selon une recette à base de cuivre qui s'est perdue par la suite, le bleu est même l'objet d'un véritable désintérêt.

[...] Mais la couleur bleue est difficile à fabriquer et à maîtriser, et c'est sans doute la raison pour laquelle elle n'a pas joué de rôle dans la vie sociale, religieuse ou symbolique de l'époque. À Rome, c'est la couleur des barbares, de l'étranger (les peuples du Nord, comme les Germains, aiment le bleu). (….) On retrouve cet état d'esprit dans le vocabulaire: en latin classique, le lexique des bleus est instable, imprécis. Lorsque les langues romanes ont forgé leur vocabulaire des couleurs, elles ont dû aller chercher ailleurs, dans les mots germanique (blau) et arabe (azraq).

[…] Les textes bibliques anciens en hébreu, en araméen et en grec utilisent peu de mots pour les couleurs: ce seront les traductions en latin puis en langue moderne qui les ajouteront. Là où l'hébreu dit «riche», le latin traduira «rouge». Pour «sale», il dira «gris» ou «noir»; «éclatant» deviendra «pourpre» … Mais, à l'exception du saphir, pierre préférée des peuples de la Bible, il y a peu de place pour le bleu. Cette situation perdure au haut Moyen-Age (…) Ce qui laisse des traces encore aujourd'hui: le bleu est toujours absent du culte catholique. Et puis, soudain, tout change. Les XIIe et XIIIe siècles vont réhabiliter et promouvoir le bleu.

[…] Ce qui se produit, c'est un changement profond des idées religieuses. Le Dieu des chrétiens devient en effet un dieu de lumière. Et la lumière est… bleue ! Pour la première fois en Occident, on peint les ciels en bleu - auparavant, ils étaient noirs, rouges, blancs ou dorés. Dans les images, à partir du XIIe siècle, on revêt la Vierge  d'un manteau ou d'une robe bleus. La Vierge devient le principal agent de promotion du bleu.

[…]  Les hommes d'Église sont de grands coloristes, avant les peintres et les teinturiers. Certains d'entre eux sont aussi des hommes de science, qui dissertent sur la couleur, font des expériences d'optique, s'interrogent sur le phénomène de l'arc-en-ciel, sur la lumière…

[…] Lumière ou matière… On le pressentait, en effet. La première assertion l'a largement emporté et, du coup, le bleu, divinisé, s'est répandu non seulement dans les vitraux et les œuvres d'art, mais aussi dans toute la société : puisque la Vierge s'habille de bleu, le roi de France le fait aussi. Philippe Auguste, puis son petit-fils Saint-Louis seront les premiers à l'adopter (Charlemagne ne l'aurait pas fait pour un empire !). Les seigneurs, bien sûr, s'empressent de les imiter… En trois générations, le bleu devient à la mode aristocratique. La technique suit : stimulés, sollicités, les teinturiers rivalisent en matière de nouveaux procédés et parviennent à fabriquer des bleus magnifiques.

[...] Le bleu divin stimule l'économie. Les conséquences économiques sont énormes: la demande de guède, cette plante mi-herbe, mi-arbuste que l'on utilisait dans les villages comme colorant artisanal, explose. Sa culture devient soudain industrielle, et fait la fortune de régions comme la Thuringe, la Toscane, la Picardie ou encore la région de Toulouse. On la cultive intensément pour produire ces boules appelées «coques», d'où le nom de pays de cocagne. C'est un véritable or bleu !

[...]  À la fin du Moyen-Age, la vague moraliste, qui va provoquer la Réforme, se porte aussi sur les couleurs, en désignant des couleurs dignes et d'autres qui ne le sont pas. La palette protestante s'articule autour du blanc, du noir, du gris, du brun… et du bleu.

[...] Comparez Rembrandt, peintre calviniste qui a une palette très retenue, faite de camaïeux, et Rubens, peintre catholique à la palette très colorée… Regardez les toiles de Philippe de Champaigne, qui sont colorées tant qu'il est catholique et se font plus austères, plus bleutées, quand il se rapproche des jansénistes… Ce discours moral, partiellement repris par la Contre-Réforme, promeut également le noir, le gris et le bleu dans le vêtement masculin. Il s'applique encore de nos jours. Sur ce plan, nous vivons toujours sous le régime de la Réforme.
Au XVIIIe siècle, il devient la couleur préférée des Européens. De plus, dans les années 1720, un pharmacien de Berlin invente par accident le fameux bleu de Prusse, qui va permettre aux peintres et aux teinturiers de diversifier la gamme des nuances foncées. Et l’on importe massivement l'indigo des Antilles et d'Amérique centrale, dont le pouvoir colorant est plus fort que l'ancien pastel et le prix de revient, plus faible que celui d'Asie, car il est fabriqué par des esclaves. Le bleu devient à la mode dans tous les domaines. Le romantisme accentue la tendance: comme leur héros, Werther de Goethe, les jeunes Européens s'habillent en bleu, et la poésie romantique allemande célèbre le culte de cette couleur si mélancolique - on en a peut-être gardé l'écho dans le vocabulaire, avec le blues… En 1850, un vêtement lui donne encore un coup de pouce: c'est le jean, inventé à San Francisco par un tailleur juif, Levi-Strauss, le pantalon idéal, avec sa grosse toile teinte à l'indigo, le premier bleu de travail.

[...] En France, le bleu fut la couleur des républicains, s'opposant au blanc des monarchistes et au noir du parti clérical. Mais, petit à petit, il a glissé vers le centre, se laissant déborder sur sa gauche par le rouge socialiste puis communiste. Il a été chassé vers la droite en quelque sorte. Après la Première Guerre mondiale, il est devenu conservateur (c'est la Chambre bleu horizon). Il l'est encore aujourd'hui.
En matière de couleurs, les choses changent lentement. Je suis persuadé que, dans trente ans, le bleu sera toujours le premier, la couleur préférée. Tout simplement parce que c'est une couleur consensuelle, pour les personnes physiques comme pour les personnes morales: les organismes internationaux, l'ONU, l'Unesco, le Conseil de l'Europe, l'Union européenne, tous ont choisi un emblème bleu. On le sélectionne par soustraction, après avoir éliminé les autres. C'est une couleur qui ne choque pas et emporte l'adhésion de tous. Par là même, elle a perdu sa force symbolique. Même la musique du mot est calme, atténuée: bleu, blue, en anglais, blu, en italien… C'est liquide et doux. On peut en faire un usage immodéré.

[...] C’est la plus raisonnable des couleurs."

Michel Pastoureau, extraits d'interviews - été 2004

BRÈVE ANALYSE PRÉPÉDAGOGIQUE

Après une lecture attentive de ce document, on se rend compte qu’il pourrait être le texte-support d’activités portant sur l’histoire, l’histoire de l’art et le français, sans compter d’autres disciplines.

Remarques

1. Approche sociolinguistique de base

- Nature, date et origine du document : extrait d’interview, 4 juillet 2004, parue dans l’hebdomadaire L’Express.

- Émetteur principal : la parole est donnée à Michel Pastoureau, historien et anthropologue, qui le premier s’est intéressé à l’histoire des couleurs d’un point de vue religieux, politique, géographique, géopolitique, etc. ;

Les récepteurs : les lecteurs de l’Express et du site ;

- Statut du message : écrit oralisé journalistique – NB. Ce document trouverait aussi sa place dans le paratexte d’un manuel d’histoire : cf. le Moyen-âge, la Réforme, l’économie, etc.

- Variété de langue : texte où domine le français standard. Emploi également d’expressions devenues familières ou vieillies, de mots « spécialisés » (la guède) et de noms historiques (les rois Philippe-Auguste, Saint-Louis).

- Implicites culturels : d’ordre linguistique, religieux, économique, scientifique et technique, sociétal, symbolique, etc.

2. Approche linguistique et discursive

- Marques formelles d’énonciation

  • indices de la présence de l’émetteur du message : nous, on, je 
  • indices de la présence du récepteur du message : vous

Concernant le lieu et temps : l’histoire est racontée dans l’Europe d’aujourd’hui et à l’époque actuelle avec d’incessantes références au temps passé, proche ou lointain. Car nous sommes dans un texte de type narratif : Michel Pastoureau « raconte » l’histoire du BLEU (marques de temps nombreuses : répétition de "lorsque", emploi du passé simple, dates et notations de lieu, etc.).

- Modalités : la modalité la plus représentée est la modalité d’appréciation : appréciation d’abord négative ("il fut un temps ancien où le bleu était non reconnu"), ensuite positive, voire très positive ("quand vient les temps de la vogue progressive et durable du bleu.") - activités lexicales de recherche dans le texte à faire sur ce point.

  3. Approche textuelle

- Reprises anaphoriques (le bleu étant le point de référence, il fera sans cesse l’objet de reformulations, de reprises). À ce sujet, au niveau lexical, il sera nécessaire de « lister » tous les bleus cités.

- Type de textes : essentiellement narratif (voir ci-dessus), avec des passages explicatifs.

VERS L'INTERDISCIPLINARITÉ ? SUGGESTIONS D'ACTIVITÉS

Imaginons une section bilingue ou une section européenne qui souhaiterait travailler sous forme de module regroupant leurs diverses disciplines. L’activité suivante  peut apparaître comme un préambule à la souhaitable mise en place de modules interdisciplinaires réunissant des enseignants de langue et de DNL.

Après avoir lu le document en classe de français (cf. didactique de la lecture d’un document long) et après avoir dégagé son organisation générale et les principales informations qu’il contient, on s’apercevra que des explications et éclaircissements pourraient être demandés aux autres enseignants de l’établissement – soit en langue maternelle, soit en français.

Imaginons maintenant  un professeur de français qui pourrait diviser sa classe en petits groupes et charger chaque groupe d’une enquête à mener auprès des différents professeurs de disciplines de l’établissement, ou encore d’aller consulter – avec ou sans l’aide d’une documentaliste – Internet.

Un questionnaire devra être élaboré préalablement par chaque groupe.
Les réponses aux questions seront reformulées par écrit et vérifiées par les professeurs de DNL concernés, puis par le professeur de français.

 

FICHE INTERDISICPLINAIRE

Répartition des tâches

 

Disciplines

Tâches

Histoire

Éclaircissements sur les époques citées, les rois cités,  les catholiques et les protestants (la Réforme), les fabriques, l’économie, la culture de l’indigo en rapport avec l'esclavage, les drapeaux des organismes internationaux, etc. Avis du professeur d’histoire sur la thèse défendue par M. Pastoureau ?

Géographie

Où se trouvent les pays et les régions cités ?

Chimie

Comment obtenait-on la couleur bleue jadis ? Le bleu de Prusse ? Les méthodes de teinture.

Histoire de l'art

Les vitraux bleus des cathédrales gothiques (Chartres) ?
Rembrandt ? Rubens ? Philippe de Champaigne ?
Comment obtient-on le bleu en peinture ?
Le bleu pastel ? etc.

Français

- Lecture du document : mettre en évidence, sous forme de colonnes, les termes  qui valorisent ou qui dévalorisent le bleu ;
- Mettre en évidence l’évolution du goût pour cette couleur selon les époques, les religions. Le blues. La mélodie sonore du mot en français, etc. ;
- Faire exprimer oralement son point de vue. Opposer au bleu une autre couleur (voir si l’on veut les autres textes de M. Pastoureau sur le vert, le rouge, le blanc, etc.) ;
- Prévoir une présentation finale des enquêtes réalisées devant le groupe de tous les acteurs, professeurs sollicités et apprenants.

Mode de validation

Validation collégiale

Indicateurs de réussite

L’élève doit :

  • Parcourir les étapes de la compréhension globale à la production détaillée,
  • Faire un compte-rendu,
  • Faire une synthèse,
  • Respecter l’échéancier (la durée et les modalités de l’enquête ayant été préalablement fixées)
  • Tenir un carnet de bord,
  • Prévoir une présentation orale à plusieurs voix et une présentation écrite individuelle.

Proposition d’échéancier pour la phase préparatoire

  • Octobre : concevoir le module  avec les collègues / définir les étapes du module / élaborer les fiches pédagogiques avec les consignes pour les élèves et le plan de travail ;
  • Novembre : travailler le document de M. Pastoureau en classe (unité didactique de 2 ou 3 fois une heure et demie)
  • Décembre : répartir les tâches par groupes d’élèves et faire élaborer les questionnaires d’enquêtes
  • Janvier : mener  les enquêtes
  • Février : préparation des exposés et des présentations écrites des informations recueillies
  • Mars : présentation des travaux et exposition si besoin est.

Ressources matérielles nécessaires

  • Magnétophones et micros
  • Appareils photos
  • Ordinateurs / Internet
  • Cédéroms
  • Centre de ressources documentaires, s’il en existe un dans votre établissement ou aux alentours.