L'ENSEIGNEMENT BILINGUE
DANS LE SYSTEME ÉDUCATIF LIBANAIS
par Françoise Weiss,
attachée de coopération éducative et culturelle
à l’Ambassade de France à Beyrouth, Jean-Michel
Kasbarian, inspecteur régional de l’Éducation nationale,
Agence pour l’enseignement français à l’étranger
(AEFE), Fouad Mlih, conseiller pédagogique du Bureau d’arabe
(AEFE).
L’originalité
première du système éducatif libanais réside
dans la généralisation du bilinguisme puisque l’enseignement
en langue étrangère (soit le français, soit l’anglais)
commence au niveau pré-scolaire, se décline ensuite dans
les disciplines scientifiques dont aucune n’est dispensée
en arabe (les pratiques de classe sont parfois différentes des
textes de référence) et s’impose dans les cursus
universitaires les plus réputés et recherchés par
les élites locales.
Réseau
scolaire public et privé
L’enseignement général
pré-universitaire qui scolarise 900 000 élèves
se répartit entre 2 grands secteurs :
Les établissements
qui dispensent les programmes libanais d’enseignement dans
lesquels les disciplines scientifiques sont enseignées obligatoirement
en langue étrangère (soit l’anglais encore minoritaire,
soit le français). Leurs statuts se répartissent en trois
catégories :
• Le
secteur public sous tutelle de l’État : 1200 écoles
primaires, complémentaires et secondaires au sein desquelles
l’enseignement bilingue francophone mobilise 15 318 enseignants
(français, maths, sciences physiques, chimie, sciences de la
vie et de la terre)
• Le secteur privé gratuit.
Son activité est limitée à l’enseignement
préscolaire (non subventionné par l’État)
et aux deux cycles de l’enseignement de base (subventionné
par l’État). Comptant 292 écoles, il regroupe 2929
instituteurs enseignant le français et en français (maths
et sciences)
• Le secteur privé payant
sous tutelle d’organismes privés
en grande partie d’origine confessionnelle. Regroupant
706 écoles très majoritairement concentrées sur
la région de Beyrouth, il jouit d’une large autonomie garantie
par la Constitution dont l’article 10 reconnaît à
18 communautés le droit de créer des établissements
d’enseignement, y compris dans le supérieur.
Les établissements à
programmes français homologués par le ministère
français de l’Éducation nationale
À la rentrée 2005,
trente établissements constituent le réseau des établissements
homologués par le ministère français de l’Éducation
nationale. Ils accueillent 42 500 élèves de la maternelle
au baccalauréat, dont un peu plus de la moitié (24 000
élèves) dans le premier degré. De la maternelle
au CM2, le réseau comprend 900 classes, pour un peu plus d’un
millier d’enseignants en charge du français (langue et
disciplines enseignées en français) et 550 enseignants
d’arabe.
Les établissements conventionnés
sont peu nombreux, six dont cinq relèvent de la double gestion
de l’AEFE et de la Mission Laïque. Le conventionnement implique
une tutelle plus forte du ministère de l’Éducation
nationale, avec des chefs d’établissements, des directeurs
et des enseignants titulaires français détachés.
Les établissements «
seulement homologués » et « conventionnés
» ont en commun de respecter le curriculum français, tel
qu’il se décline dans les programmes, les évaluations,
les manuels, les examens (brevet et baccalauréat français),
le projet d’établissement, les valeurs éducatives
de l’enseignement. Institutionnellement, ces établissements
ont obligation d’offrir aux élèves une formation
leur permettant de poursuivre leur cursus libanais jusqu’au brevet
des collèges (fin de 3ème), ce qui se traduit par un enseignement
spécifique de la langue arabe (programme libanais), l’usage
de cette langue en histoire-géographie et en éducation
civique. La contextualisation des contenus d’histoire-géographie
des programmes français, prenant appui sur les ressources libanaises,
est aussi encouragée.
Il s’agit d’un réseau à caractère essentiellement
libanais, du point de vue des élèves comme des enseignants.
Ainsi, ce sont seulement 7,5 % d’enfants français qui y
sont scolarisés, principalement dans les établissements
conventionnés. Une minorité d’enseignants est constituée
de titulaires français détachés, moins de 3 % du
total des enseignants en charge du français pour le premier degré.
Les performances scolaires pour le programme français, mesurées
par les évaluations françaises (CE2, 6ème, CP,
CE1 et observatoire de la lecture) sont bonnes, s’agissant d’élèves
qui n’ont pas le français comme langue maternelle. À
l’entrée au collège, les résultats des élèves
en français sont équivalents ou un peu supérieurs
aux scores moyens nationaux de l’évaluation 6ème sur les trois dernières années et assez significativement
supérieurs en mathématiques (entre 4 et 8 %). En revanche,
un pourcentage significatif d’élèves, entre 30 et
35 % depuis trois ans, ne maîtrise pas les compétences fondamentales
attendues à l’entrée au collège en mathématiques,
en français ou dans les deux disciplines.
Enseignement des langues
dans les programmes scolaires
Le français est très
largement une langue de scolarisation, bien que l’usage social
et familial de la langue constitue un facteur favorisant son apprentissage.
Ce sont en effet un peu plus de six enfants sur dix (enquête menée
auprès des enseignants) dont les parents ont un usage au moins
occasionnel du français. La durée de scolarisation dans
les établissements favorise aussi l’exposition au français.
Près des deux tiers des élèves effectuent la totalité
de leur scolarité générale de la petite section
de maternelle à la terminale dans le même établissement
à programme français.
L’enseignement
obligatoire de l’arabe suivant le programme libanais constitue
une autre caractéristique du réseau. Il s’agit essentiellement
d’un enseignement de langue. L’histoire, la géographie
régionale et l’éducation civique devraient en théorie
être assurées pour partie en arabe mais une forte variation
existe entre les établissements quant à l’usage
de l’arabe comme langue d’enseignement. Dans le premier
degré, l’horaire hebdomadaire moyen pour l’enseignement
de l’arabe et en arabe est d’environ 5 heures 30 en maternelle
et 7 heures en primaire, respectivement un quart et un tiers de l’horaire
total d’enseignement. Au collège, l’horaire est à
peu près équivalent, mais ne compte que pour un cinquième
de l’horaire global ; au lycée, selon les séries,
l’horaire oscille entre 2 et 6 heures. Une minorité d’élèves
bénéficie d’un enseignement d’arabe langue
étrangère. S’ils sont désignés comme
« non arabophones », seule une faible proportion d’entre
eux n’a en réalité aucune connaissance de l’arabe.
Il s’agit plutôt d’enfants libanais ou bi-nationaux
qui n’ont pas une connaissance suffisante de l’arabe pour
suivre le programme libanais. Pour ces élèves en «
arabe langue étrangère », le référent
d’enseignement reste le programme d’arabe du ministère
français de l’Éducation nationale.
Comme en français, des évaluations régionales en
arabe, ont été développées depuis deux ans
en CE2 et en 6ème, sur programme libanais, avec une référence
méthodologique aux évaluations nationales françaises.
L’enseignement de l’anglais
en cycle 3 de l’élémentaire est en voie de généralisation
dans les établissements conventionnés (autour d’une
heure hebdomadaire). Il est peu développé en revanche
dans les établissements « seulement homologués »
qui restent attachés à un enseignement bilingue à
l’école, réservant au collège l’apprentissage
de l’anglais.
Quelles
priorités pour le français langue d’enseignement
?
Dans les établissements
à programmes français
Dans le premier degré, pour
l’enseignement du programme français, quatre priorités
constituent le projet pluriannuel régional élaboré
par le Bureau de l’inspection de l’éducation nationale,
en coordination avec le Bureau pédagogique d’arabe et les
établissements et, en cohérence avec les orientations
de l’AEFE.
Mieux
évaluer pour répondre aux besoins des élèves
La fonction première des évaluations
diagnostiques est de permettre aux enseignants de cerner les réussites
et les échecs des élèves et de mettre en oeuvre
un accompagnement individualisé, en particulier auprès
des élèves qui ne maîtrisent pas les fondamentaux.
C’est le cas pour les évaluations du programme français
comme du programme libanais à travers les évaluations
d’arabe CE2 et 6ème.
Les évaluations qui portent sur les compétences à
acquérir dans le programme français font aussi référence
aux savoirs partagés dans des domaines spécifiques (l’apprentissage
ou la compréhension en lecture, l’observation réfléchie
de la langue …). À ce titre, elles ont pour fonction d’orienter
l’enseignement, en induisant des pratiques qui peuvent être
en rupture avec celles traditionnellement pratiquées par les
enseignants (la grammaire au service de la compréhension …).
L’aide au pilotage est la troisième fonction de l’évaluation.
Dans la mesure où les évaluations s’inscrivent dans
une continuité du CP à la 6ème, elles permettent
à l’établissement de repérer des forces et
des faiblesses dans les acquisitions, certaines spécifiques à
un cycle, d’autres récurrentes dans la scolarité
primaire. Elles sont alors un instrument privilégié du
diagnostic à la base de tout projet d’établissement
et permettent la définition de priorités (d’apprentissage,
de formation …).
Au niveau régional, le dispositif d’évaluation
est un élément clé du pilotage du réseau.
Il permet :
- d’appréhender la réalité scolaire de chaque
établissement et de contribuer au dialogue autour d’objectifs
de progrès ;
- de mettre en évidence les forces et les faiblesses du réseau
;
- le pilotage pédagogique du réseau : priorités
d’action, axes de la formation continue, modalités d’appui
aux établissements …
Développer les
continuités, les cohérences éducatives et disciplinaires
dans les établissements et le réseau
Les actions engagées autour
de cet objectif visent à favoriser les cohérences, les
continuités mais aussi la cohésion et la coopération
dans les établissements et entre écoles du réseau,
pour l’enseignement du programme français comme de la langue
arabe.
Les cohérences portent sur les liaisons entre les enseignements
de français et d’arabe (harmonisation des pratiques), les
disciplines, les actions éducatives, dans un souci de non contradiction
des apprentissages.
Les continuités impliquent les liaisons entre les classes d’un
même niveau, à l’intérieur d’un cycle
ou entre les cycles et les degrés qui constituent un tout, l’établissement,
dans l’objectif de limiter les ruptures dans les apprentissages.
La mise en place de progressions de niveau et de programmations de cycle
pour les enseignements du programme français, l’élaboration
de programmations plurinanuelles pour l’enseignement de la langue
arabe langue étrangère et de l’anglais participent
de cet objectif. La réalisation d’un manuel d’arabe
langue étrangère pour les niveaux CP et CE1 (publication
en 2006) favorisera les continuités didactiques.
Pour la cohésion et s’agissant de la politique des langues,
on relèvera dans les écoles le développement de
projets bilingues français et arabe (sujets d’études
menés en binômes d’enseignants). Au plan régional,
des documents multimédia ont été produits par un
groupe de travail bilingue sur l’enseignement de l’histoire
et de la géographie, animé conjointement par un conseiller
pédagogique de l’inspecteur de l’éducation
nationale et le conseiller responsable du Bureau pédagogique
de l’arabe.
Faire de la maîtrise
des langues un enjeu pour toutes les disciplines
À la suite de la comparaison
des résultats en français et en arabe aux évaluations
CE2 et 6ème, il a été décidé de renforcer
l’expression écrite et la lecture documentaire en français
comme en arabe. Ceci implique de consacrer beaucoup plus de temps à
ces apprentissages dans les disciplines (géographie et éducation
civique en arabe, souvent sacrifiées dans l’horaire) et
de diversifier les supports, au-delà des textes narratifs et
de l’analyse de la langue. La transposition aux classes d’arabe
des outils de perfectionnement en lecture développés par
le Réseau des Observatoires Locaux de la lecture auquel participe
depuis deux ans une centaine d’enseignants du programme français
devrait contribuer aussi au renforcement de la lecture et de l’écriture
dans les deux langues.
Avec les progressions de géographie et d’histoire, communes
aux programmes français et libanais pour le premier degré,
en cours d’élaboration, il convient de développer
des fiches de classe permettant un enseignement en français et
en arabe dans lequel la lecture et l’écriture documentaire
auront toute leur place, autour de contenus clairement identifiés
et délimités. C’est vers la mise en place d’un
fichier bilingue que le travail est engagé avec une équipe
d’enseignants volontaires.
S’agissant de l’enseignement
de l’anglais au cycle 3, l’action en direction du réseau
répond à quatre objectifs :
- la formation des enseignants, recrutés locaux ;
- la mise en place de progressions pluriannuelles pour éviter
les répétitions dans l’enseignement ;
- le renforcement des liaisons avec la classe de 6ème, pour une
meilleure prise en compte au collège des acquis de l’école
;
- la mise en place du portfolio européen
des langues. Au Liban, où l’anglais a un usage social
et familial non négligeable, l’apprentissage scolaire de
la langue, tout en donnant une place importante à l’oral
ne doit pas négliger l’écrit, y compris dans la
dimension de l’évaluation.
Se former autrement pour un
enseignement plus efficace
La formation des enseignants du réseau
relève d’un plan régional élaboré
par un comité de suivi, les chefs d’établissement,
avec l’expertise d’un partenaire français, l’Académie
de Créteil. Les priorités régionales actualisent
les orientations de politique éducative de l’AEFE : le
renforcement des projets d’établissement comme vecteur
d’autonomie et garant de la prise en compte de la diversité
des publics scolaires ; la maîtrise des savoirs fondamentaux et
de la langue française ; l’ouverture des établissements
à la culture et à la langue des pays d’accueil et
le projet d’orientation de l’élève. Un dispositif
d’évaluation différée des actions de formation
a été développé ainsi qu’un suivi
de proximité des enseignants et des équipes par les conseillers
pédagogiques.
Dans les établissements à
programmes libanais
L’appui à l’enseignement
du français et en français se traduit prioritairement
par des programmes ambitieux de formation initiale et continue des enseignants
de l’ensemble de la filière
éducative (du pré-scolaire jusqu’au supérieur)
autant dans le secteur privé que dans le public. Cette priorité
accordée à la consolidation de l’enseignement du
français et en français repose essentiellement sur la
formation des enseignants et se concrétise par un plan national
de formation et des projets de coopération bilatérale
franco-libanais financés sur le fonds de solidarité prioritaire
(FSP).
Formation des enseignants
dans l’enseignement scolaire et universitaire
Un plan
national de formation (155 stages par an) développé
par le Service de coopération et d’action culturelle (SCAC)
en collaboration avec les vingt Bureaux pédagogiques de l’enseignement
privé et le ministère libanais de l’Éducation
et de l’enseignement supérieur. La réflexion sur
le bilinguisme prend désormais plus de place dans l’offre
de formation. Ainsi, par l’entremise du CIEP, M. Laurent GAJO
de l’Université de Genève a t-il récemment
encadré un stage intitulé « Alterner les langues
dans les sections francophones au Liban » qui a posé les
principaux questionnements : celui de la compétence bilingue,
de la micro/macro-alternance et de l’articulation entre L1 et
L2, celui de didactique intégrée (langues et disciplines).
Autour de ce spécialiste, la Mission culturelle française
au Liban souhaite progressivement rassembler tous ceux/celles qui sont
concernés par cette thématique qui touche l’ensemble
du système éducatif national.
Projets de coopération
bilatérale
Le FSP
« Appui à l’enseignement de base au Liban et à
la rénovation du français » a pour priorité
la maîtrise linguistique des enseignants du premier degré.
Cette dernière conditionne la pérennité du français
comme langue de scolarisation au sein du secteur public d’enseignement.
Le FSP
« Appui à l’enseignement du français et en
français à l’Université libanaise »
devrait permettre d’améliorer les compétences linguistiques
et les compétences en didactique des langues et des sciences
du corps enseignant dans la seule université publique du pays,
ses 70 000 étudiants constituant le principal vivier en jeunes
enseignants du secteur public.
Le soutien
aux départements de français et de sciences de l’éducation
des universités privées francophones et arabophones, bien
qu’il corresponde à un programme de coopération
plus classique, contribue notablement à élargir ce projet.
Émergence
d’une réflexion commune
Depuis la rentrée 2005, la
Mission culturelle française au Liban s’attache à
faire émerger une réflexion sur les problématiques
communes à l’ensemble des composantes du système
éducatif (établissements à programmes français
et libanais) qui s’appuie sur les compétences et l’expérience
professionnelles disponibles en son sein.
Cette approche transversale et élargie
des problématiques de coopération vise à :
- rassembler des informations d’origines diverses (donc pas forcément
institutionnelles) mais indispensables à la prise de décision
;
- élaborer de nouvelles grilles d’analyse pour développer
la capacité de la Mission culturelle à construire un réseau
plus serré de personnes ou associations-relais réparties
sur l’ensemble du territoire ;
- consolider, au sein du système éducatif libanais, le
positionnement du français comme langue de scolarisation.
Politique du livre et promotion
de la lecture : une démarche innovante
Un travail de réflexion sur
la politique du livre et la promotion de la lecture associe l’ensemble
des parties prenantes pour construire de véritables stratégies.
Au sein du réseau à programmes français, a été
mis en place un observatoire de la lecture, le réseau des 36
Centres de Lecture et d’Action Culturelle (CLAC) ouverts par le
ministère libanais de la Culture, en partenariat avec l’Agence
intergouvernementale de la francophonie sur l’ensemble du territoire
et l’association Assabil créatrice d’un réseau
de bibliothèques à Beyrouth et sa région.
L’ambition de la Mission culturelle française au Liban
est de pouvoir, en articulant mieux l’ensemble des actions autour
du livre et en associant plus étroitement le secteur scolaire
à la politique de lecture publique menée par l’État
libanais, couvrir les localités de plus de 10 000 habitants dans
les zones les plus éloignées des centres culturels français
et in fine de tirer le meilleur parti possible de la manifestation-phare
que constitue le Salon du Livre de Beyrouth (3e salon du livre
francophone au niveau mondial).
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